mercredi 30 novembre 2016

ANA TOT ET LE MINOTAURE


Où commence dans une œuvre l’instant où les mots deviennent plus forts que leur sens ? Quand la prose d’Ana Tot, et sa mécanique retorse imposée au logos dans toute l’étendue du sens que les grecs antiques conféraient à ce mot, à la fois langage et raison, perd-elle son nom de prose ? Chaque phrase ne se laisse-t-elle pas comprendre ? Chaque suite de phrases n’est-elle pas logique ? Les mots ne disent-ils pas ce qu’ils veulent dire (littéralement dans tous les sens du terme comme disait Rimbaud) ? A quel instant, dans ce dédale aux murs maçonnés de mots clairs le sens s’est-il égaré ? A quel nouveau dictionnaire (nouveau territoire du sens) Ana Tot contraint-elle les noms de s’expatrier ? A quel embranchement, quel détour, le raisonnement le plus circonspect s’aperçoit-il qu’il a cessé de suivre le fil censé lui assurer la possibilité de faire marche arrière pour revenir à lui-même (hors du labyrinthe), fort de toutes ses certitudes passées ? Ce fil, perdu, fût-il retrouvé ne serait à coup sûr plus le même, et l’auteur de cette prose vissée sur le noyau vide du sens depuis lequel sa prose rayonne, et en lequel il nous perd, ne s’étonne même plus qu’un autre, en lui-même, a pris sa place au cœur du labyrinthe, et que le miroir en lequel son identité (ses mots) se reflète, n’est qu’un miroir déformant.

Le monde que déploie le langage ordinaire – celui qu’institua Richelieu sous le nom de langue française en réduisant au silence la multiplicité des patois polluant l’unité du royaume de France – le monde auquel nous donne accès le langage académisé par le prisme duquel s’organise le visible, qui formate nos sens en ne leur rendant sensible que ce qu’en permet la logique insidieuse distillée par l’étroitesse de ses catégories – le monde auquel donne naissance notre langue commune, aseptisée, défaite de ses puissances de dissension en lui refusant le polymorphisme dont elle est pourtant née – le monde réduit à ce que peut en dire cette langue toute entière orientée vers la communication claire, sans ambiguïté, consignée une fois pour toute et pour tout le monde dans un dictionnaire (bible des rois) n’est-il pas le refoulement, en la réduisant elle aussi au silence, de cette puissance dont est capable le langage poétique, sa manière de défier le sens commun en soumettant à rude épreuve la dureté de ses signifiants, les malaxant, les pressant sur eux-mêmes jusqu’à ce qu’en gicle tout le jus et, avec lui, la multiplicité des signifiés qu’ils retenaient captifs, étouffant conjointement aux sens possibles nos possibilités humaines – nos manières de voir autrement ? Les chats sont des chats ne sont plus des chats. Tout ceci n’a rien d’un jeu sur les mots, cette prose, sous ses couverts de logique dévoyée dont certains se repaissent comme des larves de leurs propres sécrétions : les mots d’esprits, est cruelle. C’est une guerre, menée à la langue, dans la langue, depuis sa croûte même, sa partie émergée, capable de retourner les mots contre eux-mêmes, et les certitudes qu’ils véhiculent (les nôtres) de se voir alors offertes avec les sept jeunes filles et les sept jeunes garçons servis en repas au Minotaure, gardien des puissances souterraines capables de faire craquer le noyau dur de nos représentations les mieux établies, et qui, malgré son enfermement, menace toujours de s’abattre sur le bel ordonnancement du monde sublunaire et le logos qui lui sied. Les chats ne sont plus des chats sont des chats. Cruel mais aussi politique : une interruption dans la circularité totalitaire du signifiant et du signifié. Nous voici minautorisés, le monstrueux de la langue, son polymorphisme originel (polysémisme pervers) placé au centre de notre édifice de pensées aux murs maçonnés de mots clairs pointe ses cornes à chaque phrase. Le refoulé de la langue transparaît, travaillant celle-ci du dedans, bras énormes et mufle de taureau placé dans une boîte de Schrödinger nous meuglant je suis là et je ne suis pas là. N’en déplaise à Parménide et son disciple Zénon : l’être n’est pas seulement ce qu’il est. Ana Tot est un monstre. Nous sommes bons pour la manducation.
 

 



jeudi 24 novembre 2016

L'HYSTERIQUE SOUFFRE DE REMINISCENCE (Dossier Anima)


Sa mère n'était pas là; Anna était assise au chevet du malade, le bras droit posé sur le dossier de la chaise. Elle tomba dans un état de demi-rêve et vit qu'un serpent noir sortait du mur, s'approchait du malade pour le mordre. (Il est très probable que, dans le pré, derrière la maison, se trouvaient des serpents qui avaient déjà effrayé la malade et fournissaient le thème de l'hallucination.) Elle voulut chasser l'animal, mais elle était comme paralysée; le bras droit, pendant sur le dossier de la chaise, était « endormi », c'est-à-dire anesthésié et parésié, et,  lorsqu'elle le regarda, les doigts se transformèrent en petits  serpents avec des têtes de mort (les ongles). Sans doute fit-elle des efforts pour chasser le serpent avec la main droite paralysée, et ainsi l'anes­thésie et la paralysie s'associèrent-elles à l'hallucination du serpent. Lorsque celui-ci eut disparu, elle voulut, pleine d'angoisse, se mettre à prier, mais la parole lui manqua, en quelque langue que ce fût. Elle ne put s'exprimer qu'en retrouvant enfin une poésie enfantine anglaise, et put alors penser et prier dans cette langue.
 
Nous pouvons grosso modo résumer tout ce qui précède dans la formule suivante : les hystériques souffrent de réminiscences. Leurs symptômes sont les résidus et les symboles de certains événements (traumatiques). Symboles commémoratifs, à vrai dire. Une comparaison nous fera saisir ce qu'il faut en­tendre par là. Les monuments dont nous ornons nos grandes villes sont des symboles commémoratifs du même genre. Ainsi, à Londres, vous trouverez, devant une des plus grandes gares de la ville, une colonne gothique richement décorée : Charing Cross. Au XIIIe siècle, un des vieux rois Plantagenet qui faisait transporter à Westminster le corps de la reine Éléonore, éleva des croix gothiques à chacune des stations où le cercueil fut posé à terre. Charing Cross est le dernier des monuments qui devaient conserver le souvenir de cette marche funèbre. A une autre place de la ville, non loin du London Bridge, vous remarquerez une colonne moderne très haute que l'on appelle « The monument ». Elle doit rappeler le souvenir du grand incendie qui, en 1666, éclata tout près de là et détruisit une grande partie de la ville. Ces monuments sont des « symboles commémoratifs » comme les symptômes hystériques. La comparaison est donc soutenable jusque-là. Mais que diriez-vous d'un habi­tant de Londres qui, aujourd'hui encore, s'arrêterait mélancoliquement devant le monument du convoi funèbre de la reine Éléonore, au lieu de s'occuper de ses affaires avec la hâte qu'exigent les conditions modernes du travail, ou de se réjouir de la jeune et charmante reine qui captive aujourd'hui son propre cœur? Ou d'un autre qui pleurerait devant « le monument » la destruction de la ville de ses pères, alors que cette ville est depuis longtemps renée de ses cendres et brille aujourd'hui d'un éclat plus vif encore que jadis?
Les hystériques et autres névrosés se comportent comme les deux Londo­niens de notre exemple invraisemblable. Non seulement ils se souviennent d'événements douloureux passés depuis longtemps, mais ils y sont encore affectivement attachés ; ils ne se libèrent pas du passé et négligent pour lui la réalité et le présent.
 
Freud,
Cinq leçons de psychanalyse
 
 

jeudi 21 janvier 2016

 
FIN – des hommes poussent des caddys remplis de sacs aux couleurs d’un supermarché discount à travers les faubourgs les plus reculés d’une ville du Nord de la France – je les suis entouré d’un bataillon d’enfants crasseux vers leurs bidonvilles – les femmes les attendent avec la récolte de leurs mendicités et les accueillent de leurs cris tel un regroupement de goélands autour du cadavre d’un phoque échoué sur la grève – c’est un chant obsédant et sans âge – la traduction mélancolique d’une vieille douleur – des chiens attachés aux essieux de leurs caravanes tirent comme des damnés sur leurs chaînes et s’étranglent et aboient au milieu d’un tas de détritus et d’objets de récupération – nous franchissons les portes invisibles du royaume de Cham – c’est un bidonville – j’ai la vision très précise des villes de demain – un pressentiment de pauvreté exponentielle qui finira par modeler la surface de la Terre à son image – insalubre –

– à quinze ans je migre dans une ville nouvelle de la proche banlieue lyonnaise et me retrouve exilé parmi les exilés de trois continents à vivre au milieu d’un agencement de raffineries et d’oléoducs baigné par les relents nauséabonds du pétrole – mes nouveaux camarades d’école m’accueillent avec des histoires morbides – une femme de la cité d’à côté s’est fait trancher la tête – on l’a retrouvée dans la poubelle d’un parking – une autre a été brûlée vive sur un lit de pneus

– je sors d’une bouche de métro compressé par la foule – pris dans son mouvement j’avance au rythme de Paris – je porte avec mon corps incroyablement lourd un sommeil fantomatique par-dessus l’asphalte – je suis fatigué, mais j’avance à grande vitesse – je ne suis pas la source de mes propres mouvements – une autre force me pousse pareil au vertige attirant les corps vers l’idée du suicide – je la sens – irrépressible – m’emporter – impression que mes muscles s’effondrent –

– j’ai ce désir de réussir à m’élever par-delà les toits et contempler – œil panoptique sans paupière perchée aussi haut qu’un trou formé dans la couche d’ozone Paris définitivement spleenifiée – ses avenues – ses ruelles – sa somme incompressible de paradis artificiels et d’enfer en action – et ce mouvement qui porte les corps – indissoluble – comme pour m’en soustraire, mais je suis pris dedans – tout ici ressemble à ceci : la mort sans pleurs et un vieux crime piaulant dans la boue de la rue – 

– je sors d’une bouche de métro et lève les yeux vers ce qui reste perceptible du ciel coincé entre les sommets de buildings immenses – ce n’est plus Paris qui m’encercle – saturant l’horizon – mais l’ombre de Chicago – vertige ahurissant – tout vacille autour de moi tel un bataillon d’insectes animé d’une énergie diffuse qui semble s’exhaler des bâtiments eux-mêmes et s’engouffrer telle une vague énorme au milieu des avenues pour m’emporter sur son passage – vol lugubre d’Erinyes au-dessus du centre-ville et passage de métros aériens – quelque chose comme un excès de force – une tendance vers l’inhumain – 

– sur mon bureau d’écolier un crâne déniché dans une fosse commune fait de l’ensemble de ma chambre le décor parfait pour l’exécution d’une vanité – impossible de me projeter mentalement en-deçà de mes quinze ans – 

– je longe la rivière Chicago – contemplant les buildings qui la bordent parés d’une lumière aveuglante – tout est très lumineux – comme sur le point de disparaître après un grand flash atomique – les piétons marchent incroyablement vite – je pense aux bouddhistes tantriques et leurs histoires de bonzes capables de traverser l’espace à la vitesse de la lumière et leurs dons d’ubiquité – expérience que je fis en troisième personne du singulier un après-midi de beuverie à Rouen – 

– souvenir d’un Dublin rempli de jeunes filles portant shorts en jean, bottes de pêcheurs et serre-têtes customisés de bites fluorescentes à la recherche d’un très probable coït – elles se sont mêlées aux hommes qui poussent leurs caddys et parlent aux enfants qui les suivent – les femmes les accueillent de leurs cris tel un regroupement de goélands autour du cadavre d’un phoque échoué sur la grève – 

– me voici couché sur une barque au large du lac Michigan – on me conduit au royaume des morts – 
 
– je jette un dernier coup d’œil vers la rive – la barque tangue poupe face à la barrière des buildings cerclés d’une paupière de sable jaune et qui bouge à leurs pieds – bruit de la ville qui s’amenuise au loin – je suis fatigué – on me conduit vers la vision très précise d’un paysage lunaire à la confluence de ce que j’imagine être les County Joyce et Mayo (West Ireland) – la roche à fleur de terre et deux lacs offrent au réel no man’s land des solitudes essentielles son absence de visage – pas une trace de civilisation n’entache le tableau – 

– les monts cambriens trônent au loin – par-delà la cime des buildings de Chicago chapeautés d’éther – clapotement vague de l’eau le long de la barque et bruit de plusieurs rivières en confluence – sur l’eau des lacs d’altitude brille le chrome stratosphérique des Olympe et des Walhalla – miroirs de l’ailleurs balayés du souffle apaisant des morts – 

 – je m’enfonce dans la tourbe jusqu’aux chevilles le crâne de mes quinze ans déniché dans une fosse commune entre les mains – des boules de feu s’abattent sur Paris – New York se réveille sous les cendres – 

– les jeunes filles aux serre-têtes customisés de bites fluorescentes, les hommes qui poussent leurs caddys et les enfants qui les suivent portent mon corps enveloppé dans un drap – les femmes accueillent ma dépouille de leurs cris – c’est un chant obsédant et sans âge – je contemple la scène de haut tandis que l’ensemble du cortège franchit les portes invisibles du royaume de Cham – c’est un bidonville – les chiens tirent comme des damnés sur leurs chaînes et s’étranglent et aboient au milieu d’un tas de détritus et d’objets de récupération au milieu desquels on jette mon corps – une même lumière irréelle me poursuit – vague reflet évanouissant du chrome stratosphérique sur la surface de portes de voitures dépolies, de jantes aluminium et de boîtes de conserve – les femmes me soulèvent et déposent ma dépouille sur un lit de pneus déposés dans la boue – des voiliers descendent la rivière Chicago – ils ont l’allure de mouettes ivres – puis disparaissent derrière le pont de Michigan Avenue avant d’avoir atteint le lac – les femmes chantent – les bacchantes de Dublin dansent autour de mon lit – les enfants rient – les hommes préparent le feu –

 
 
Extrait de NOCTURAMA