vendredi 17 novembre 2017

UN CAMBODGIEN SUR L'AGORA (2)



À propos de Communiquer, disent-ils. Soth Polin, in Génial et Génital.


Un style… une autre langue… un autre esprit… un autre humour surtout (ce dernier concentrant comme un marqueur indélébile les trois autres hypostases), ce sont sans doute là les seules armes dont dispose l’écrivain – le faible – contre toute figure sécularisée de l’éternel oppresseur aux cent-vingt bras et ses multiples visages. Nous ne pouvons ici faire l’économie du background historique de l’auteur entré en résistance face au colonialisme non seulement économique et politique mais aussi, et surtout, culturel de son pays par l’hydre à deux têtes : la France et les États-Unis, plus précisément la France culturellement subsumée par le leadership étatsunien exercé sur les pensées et les mœurs depuis l’entre-deux guerre, qui aura donné lieu à cette ingérence impérialiste dans l’économie des cerveaux floqués d’un drapeau bleu blanc rouge serti des 50 étoiles de l’orgueil mondialisé sur cette partie d’Indochine, sans parler des Rouges qui guettaient à la porte de l’ancien royaume de Kampuchéa pour mieux l’inciter à se déchiqueter de l’intérieur, dès que Shiva aura quitté les lieux… C’est que le monde, tel qu’il s’est dessiné entre les deux guerres, et les esprits avec lui – ce n’est pas un secret – nous vient d’Hollywood, grand colporteur de l’idéologie mono-triomphante au mépris des petites (et des grandes) différences, en plastifiant les cerveaux. On conviendra que le cinéma soit un formidable passeur d’idéologie et que ce n’est pas pour rien que les films hollywoodiens, hissant ses égéries au rang de déesses et de dieux d’un nouveau panthéon, ont été interdits en URSS, ses dirigeants préférant donner en pâture au peuple nos guignols franchouillards de Saint Tropez, atteints de tiques irrépressibles du visage, aux bombes à retardement de la beauté ravageuse et des poses qui en disent long sur la manière d’être un vrai homme (ou une belle salope). Résistance des petits face au monde culturellement homogénéisé donc, dans lequel il n’existe pas de place pour d’autres formes de discours que le discours devenu dominant, le discours de l’Occident avec sa plastique propre : ses films, ses héros ayant valeur de modèle de moralité, comportements-types par-lesquels accéder à plus d’être, plus de pouvoir de séduction… et sa leçon de métaphysique : rien n’existe au-delà de l’image. L’Être, c’est le phénomène. Le non-être n’existe pas puisqu’on ne peut pas le voir (Saint Thomas l’Empiriste père du protestantisme père de l’économie de marché mère du monde devenu tout puissant de la finance), et l’invisible, et l’indicible, avec lui. Le pouvoir de la séduction (le jeu unique du paraître) est entré dans ses œuvres pour les siècles à venir et pour plaire aux filles il faut ressembler de prêt ou de loin aux chimères dont l’industrie cinématographique nous inonde, et se soumettre sans restriction aux jeux de l’imitation pour se trouver quelques traits de consubstantialité manifeste avec Charles Bronson (jeune) ou Alain Delon (jeune), au risque de n’exister qu’au rabais, c’est-à-dire ne pas exister, aux yeux des autres, et par eux à nos propres yeux… le risque encouru, pour celui qui ne joue pas le jeu en se retirant des exigences du siècle étant réellement de devenir moins que rien, une ombre d’homme parmi les hommes, un fragment d’insignifiance sur le grand marché des échanges de fluides corporels. Face à cela, l’obnubilation des esprits par les marchandises du stylistiquement qui en jette, comme en jettent les grosses bagnoles sur les petits-monsieur et les filles qui tiennent absolument à monter dedans, « un colt, promesse de soleils à venir », comme disait René Char, un colt moulé dans la substance délétère des mots, un colt aux dimensions ridicules de la littérature dont le 7ème art annonce depuis près d’un siècle la disparition, comme il annonce (espace d’immédiateté sans restes où la réflexion peut toujours tenter de s’immiscer pourvu qu’elle soit munie d’un casque et d’un protège-dents) l’impossibilité d’un espace critique de retrait en raison de son extraordinaire pouvoir de captation des esprits au seul règne de l’image, reine de ce monde, comme jadis Maya sur les contreforts de l’inconscient (enfoui au cœur de la jungle, quelque part au Nord du Tonle Sap, et largement piétiné par notre pilleur national et futur ministre des Affaires Culturelles, l'illuminé Malraux).

 

Dans cette nouvelle, Communiquer, disent-ils, l’Agora, ce lieu où les anciens grecs venaient débattre de ce qui est et de ce qui n’est pas, régler leurs comptes, avancer leurs droits, inventer de nouvelles formes de gouvernements capables de sortir les homonculus sapiensis de leurs grottes comme une effusion solaire au cœur d’un monde de glace, un espace où la pensée (toute étouffante soit-elle devenue) prenait des allures de liberté, ce haut-lieu de l’intelligence triomphante et des arts-nouveaux (épopées, tragédies, mêlant les affaires humaines à celles supposées des dieux…) s’est depuis fait supplanter par Hollywood, nouveau centre névralgique de notre Occident rayonnant dont les productions occupent toutes les discussions (toute la pensée) en faisant table rase de ce qui jusqu’ici en avait pourtant fait une source d’illumination. Alchimie du Capital dont il faudra bien un jour cartographier les naissances latentes, les effets insidieux capables d’affecter jusqu’à ce qui, de l’homme, fait pourtant l’essence : le langage, réduit au spectre de ce qui est utile à l’économie de marché, réservé à l’unique logique des échanges : la communication (comme solution finale à toutes les aspirations historiques de la Commune certainement). Poésie, pour peu que tu veuilles survivre : cache-toi ! Il est interdit (l’autocensure du paraître ridicule y suffit) de mettre aujourd’hui notre langue au service des rêves, par essence séditieux, qui sont comme autant de pollutions nocturnes jetées dans le grand flux irrépressible du progrès : l’affadissement des esprits mis au service d’une meilleure circulation des énergies consummivores, l’absorption forcenée des nourritures spirituelles conventionnées, qui sont comme les métaux conducteurs du désir attisant (multipliant) tous les ressorts du conatus essendi, l'aspiration stupide à plus d’être (Bouddha, sauve-nous !), l'Être depuis l'avènement d'Hollywood étant coefficienté au pouvoir de séduction, en se pliant au monde des effets de surfaces et son intarissable babil.

 

C’est là, il nous semble, l’un des points saillants de cette première nouvelle. L’insatisfait, qui y a nom Vanna, lui qui rêve splendeur et gloire perdues du royaume khmer dans une avalanche de visions fantasmatiques, et à qui le sexe féminin reproche de ne pas assez communiquer, comme s’il s’agissait là des prémisses nécessaires à la fornication, consent un moment de jouer le jeu pour apprendre le babil générationnel, et avoir ne serait-ce qu’une chance de baiser. Sur l’invitation, et l’incitation, de sa collègue de bureau, Sary, sur laquelle ont cristallisés pour Vanna tous les cui-cui piailleurs du Désir, celui-ci part donc avec trois autres personnes vers Kep, une station balnéaire construite par les Français depuis Phnom Penh, moment de lecture jouissive où l’on assiste, comme Vanna y assiste, à une diarrhée verbale dans laquelle les occupants de la 404 se perdent (la discussion partant littéralement dans tous les sens), et dont ils jouissent au point d’avoir les lèvres humectées de bave, comme au terme d’une crise d’épilepsie. Ce moment d’abandon, de partouze verbale lors du trajet évoque tout à la fois un mouvement de masse (irréfléchi, soumis à la mécanique d’une puissance dépassant de loin les individus qui n’en sont que les véhicules insignifiants, parlant pour parler, dans une sorte de gratuité amnésiante) qu’un rituel de passage par lequel chacun, comme individu justement, trouve à exister au sein d’une communauté (en jouant le jeu que réclame la communauté pour exister justement : communiquer, et n’exister alors que par l’être ensemble tout puissant). Sorte de communisme logorrhéique dans lequel l’idée même de solitude aurait non seulement été proscrite, mais aurait complètement disparue. Imaginons seulement que ce monde soit devenu le nôtre, et que ce ne sont pas les Communistes autoproclamés de tous les pays qui en aient trouvé la clef (rendre la solitude impossible, en planquant des micros partout), mais le Capitalisme effréné armé de tous ses progrès technologiques, notamment en matière de communication érigée à titre d’impératif catégorique. Pas très baisant, si la liberté est bien ce pouvoir de repli en-deçà des exigences du siècle. L’avantage avec les micros planqués sous le matelas, contrairement à ceux qu’on se colle soi-même devant la bouche d’un bout à l’autre du globe, c’est qu’on avait encore la possibilité de se taire et, les mains callées derrière la nuque, du temps pour se poser des questions sur l’existence ou non de plafond. Ici, se taire n’est pas possible (à moins de consentir à sa propre exclusion et se voire botter en touche, très loin de ce qui fait de l'homme sa définition).

 

De ce passage jouissif dans lequel on reconnaîtra l’une des innombrables situations où l’on s’est soi-même trouvé un jour où l’autre, contraint par la force invisible du désir de chercher à plaire à nos semblables, si ennuyeux soient-ils, se dégage un sentiment double nous renseignant sur la duplicité du réel – le grand micmac du ying-yang – impliquée par l’exigence de communication : tout à la fois puissance liante, dans laquelle les individus trouvent à exister (socialement), que dissolution des individualités dans le grand tout communicationnel (sorte de Nirvana post-moderne). Tout cela, comme l’ontologie en jeu dans l’enseignement bouddhique, reposant sur une économie du néant. À parler pour parler, comme le font les occupants de la 404, le principe même de toute communication semble n’être qu’une surenchère du vide sur le vide, une étrange économie de l’échange verbal donc, fondée sur la gratuité du dire, le parler pour parler qui, pour un regard pétri d’ironie – pénétré du regard qui tue porté sur le monde des vivants – n’est rien d’autre que la manifestation de la vanité essentielle de l’être et de l’existence, du monde et des individus.

 

Le babil contemporain, la communication pour la communication, cet art de combler le vide par du vide, l’angoisse du néant et les profondeurs mortifiantes de la mélancolie par des effets de surface, comble également (au sens de la satisfaction) l’insouciance structurelle de nos sociétés de consommation à l’égard des questions essentielles, les gouffres métaphysiques par du temps perdu (en babils), de la distraction plutôt que de la dissertation donc, et celui qui n’en est pas capable, celui qui ne sait pas parler pour parler (damnation !) ne peut accéder à l’être en intégrant comme son réquisit ontologique la communauté des semblables, celle des communiquants. Vanna rêvant grandeur passée du royaume khmer – qu'on ne s'y trompe pas, ce rêve est de portée politique, le levier de mécanismes énergétiques capables de faire entrer un peuple en résistance face au colonisateur culturel en cristallisant les énergies en jeu – se trouve infiniment seul, isolé au milieu de ses semblables absorbés par les productions lobotomisantes occidentales tel un albatros incompréhensible. Même quand il se met à parler personne ne l’entend… Son rêve est incommunicable (son peuple ne se soulèvera jamais). Le monde est pour lui comme une oreille sans tympans. Mais, pire peut-être que de ne pas exister aux yeux des autres, celui qui ne sait pas se perdre en babils reste sans pouvoir, sans remède, face aux puissances mortifiantes qui l’habitent dont seule la superficialité semble être en mesure de sublimer (ou d’amnésier) les effets. Vertu critique mais non rédemptrice de l’ironie donc (Socrate en est mort), qui plonge celui qui en use de manière instinctive en crise sans que ne croisse aussi pour lui ce qui sauve. Parler pour lui ne sert à rien. Parler pour parler ne sert doublement à rien. Heureux les communiquants et les simples d’esprit.

 

Maintenant, la gratuité du dire n’est pas neutre. Elle a besoin de substance, de nourritures, et cette substance, dont se nourrissent les protagonistes dans cette nouvelle, ce sont les films américains et français d’inspiration hollywoodienne, sortes d’instruments de propagande culturelle jetés dans le monde pour que les hommes et les femmes aient de quoi parler (combler le vide intrinsèque au fait même d'exister). Parler… échanger plutôt, dans le vide, s'imposant presque comme un principe de survie auquel on ne peut que répondre, une sorte de dogme auquel les âmes souscrivent d’une manière beaucoup plus insidieuse qu'aux ballauderies des régimes communistes (que tout le monde répète mais auxquelles personne ne croit), puisqu'elles possèdent une réelle efficace ontologique, celle de créer du désir. En livrant en terre d’Indochine, grâce au cinéma, le prêt à porter stylistique et moral de l’Européen qui, imité, confère aux jeunes gens plus de pouvoir d’attraction, de sexappeal (plus d'être), le Capital permet cette libre circulation de la libido par contagion d’espaces culturellement étrangers à sa source endémique. L’impérialisme n’a dès lors plus besoin d’envoyer ses missionnaires aux quatre du monde, le monde est venu jusqu’à lui. Les protagonistes, à l’exception de l’albatros qu’est Vanna, sont d’ailleurs tellement imbibés de ces références occidentales qu’ils semblent ignorer celles qui fondent l’unité de leur propre pays (leur identité fabuleuse). Seule une allusion à une pratique culturelle khmère, mettant en scène une parade amoureuse sous forme de joute poétique, est tournée par celui qui en parle en ridicule, et n’y voit qu’une expression grotesque, au contraire des films occidentaux dont il admire les acteurs et le style. Nulle place en lui, comme pour les autres occupants de la 404, pour les mythiques guerriers khmers couvrant à dos d'éléphants l’immensité du ciel au sortir des temples d’Angkor, remplacés depuis peu, mais pour très longtemps sûrement, par tout un tas de branleurs narcissiques couvrant l’immensité de la toile jusqu’en leurs moindres pensées polluées par une armada de spectres auxquels chacun voudrait, de prêt ou de loin, ressembler, comme si leur image, absorbée, conférait un plus d’être, répondait immédiatement à la logique exponentielle de la Volonté de Puissance captée par les charmes de leurs miroitements. La Paramount aura au moins réussi à faire de la grotte de Platon une immense salle de projection.

 

Ne dire que du convenu donc, du communicable, du qui brille, qui a du style (répond aux canons obsessionnels de l'époque), du qui en jette plein les yeux aux filles comme tous ces beaux acteurs et ces grosses bagnoles de l’American Way of Life universalisée (prémisse d’orgasmes extatiques à venir). C’est là, d’ailleurs, l’une des exigences du capitalisme contemporain : que la parole ne soit plus elle-même qu’une valeur d’échange conforme à l'esprit qui est le sien: faciliter les échanges pour accroître le Capital, qui ne vit qu'à circuler, comme tout autre produit côté en bourse, sperme et salive compris, et non le véhicule d’idées réfractaires à son expansion infinie. Qu’elle soit, en elle-même, vide, insignifiante, peu importe donc (et même tant mieux) son utilité est ailleurs : dans les liens que créent les échanges verbaux, dans la circulation des énergies, grandes consommatrices de charbon et d'acier. Face à cela, cette exigence de la parole convenue, échangeable, et non celle qui souffre au contact de l’indicible (ce qu’il ne faut pas dire, taire, au risque de s’attirer les foudres de la communauté des communiquants), la conscience malheureuse est sans rémission possible. L’indicible doit être tue, l’invisible dont parle (rêve) Vanna, rester invisible, car incommunicable, étranger à tout phénomène d’empathie de la part de ses semblables, aliénés serviteurs involontaires de l’envahisseur porté aux nues depuis que l’horizon du Désir s’est réduit aux dimensions d’un écran de cinéma et que posséder une Mercédès est devenu le comble de la frime (la quintessence de l'homme réalisé). Le royaume d’Angkor, pour ne plus occuper les cerveaux et rayonner en eux comme le souvenir d’une identité fabuleuse (à reconquérir), semble à jamais perdu. Hollywood est la clef de cette mystérieuse disparition.

Mais voici qu’apparaît à Vanna, tandis qu’il se prélasse sur la plage de Kep en compagnie de Sary, de quoi parler pour parler dans le ciel et réussir son intronisation au sein du cercle des gnostiques : un avion de chasse, tel un Hermès des temps moderne, une épiphanie. L’occasion est trop belle (et l’idée lumineuse), Vanna, jusqu'ici privé de ce don d'éloquence propre aux communiquants, se met à parler avions à réaction et ce qu’il désire lui arrive : Sary lui sourit d’une manière qui en dit long – de toute évidence les effets de surfaces sont les vecteurs de pulsions libidinales, leur moyen de communication, la plaque tournante du Désir (de l'Être) – telle semble être la clef du monde dont Vanna a la révélation: lui aussi, comme tous les communiquants, pour peu qu’il fasse taire ses rêves, va pouvoir niquer.
 

mardi 14 novembre 2017

UN CAMBODGIEN SUR L’AGORA (1)


 À propos de Génial et Génital. Soth Polin. Ed. Le Grand OS. Trad. Christophe Macquet.



Voici que nous vient, comme d’une lointaine nuit peuplée d’arcanes étrangères à nos modes de penser (d’être) occidentaux, une voix singulière forgée dans la matrice de visions singulières – guerriers, joyaux et animaux tout droit sortis de l’antique royaume d’Angkor minent le visible de l’intérieur pour en rendre la vacuité des effets de surface (en lesquels nous nous débattons au contact de nos semblables), encore plus désuète et insupportable. Ces visions endémiques au mythe khmer sont certainement l’émanation sensible d’un idiôme qui, traduit, force notre propre langue du dedans comme on écarterait des mains les intestins de notre langue maternelle pour y introduire les interstices nécessaires à la respiration… comme si notre propre langue, qui est tout notre esprit et toute notre manière de voir, devenue depuis longtemps irrespirable, saturée du dedans, incapable de véhiculer de l’incommunicable (surcartésiennisée) trouvait dans sa confrontation à cette autre langue un second souffle, un supplément d’âme, un autre espace où puiser la puissance irradiante des mots et tout ce qu’ils véhiculent d’énergies. Peut-être est-ce là la vision singulière que nous nous faisons du voyage (de l’exile) qu’accomplît Christophe Macquet vers cette terre du Cambodge, lourd de toutes ses obsessions linguistiques, comme on trimballerait un trésor, et hanté à jamais après s’être inoculé tous les poisons d’une langue forgée dans d’autres métaux que ceux avec lesquels nous avons équarri la nôtre. Disséminant de la limaille khmer dans le clafouti franchouillard et redoublant, par sa traduction, et ce style qui lui est si propre, le registre génital des émotions, il nous offre la possibilité de sentir, avant même de comprendre derrière le français qui nous rend cette voix lisible, ce que c’est que parler fruit-fleur, ce que c’est aussi que sentir, sous la langue parlée, tout le pulsionnel libidinal où s’enchevêtre le ying-yang érotico-thanatologique comme pour nous introduire à l’indistinction originelle du plaisir et de la souffrance. Ainsi soit-il des plaisirs liés aux usages de l’ironie qui traverse comme un câble électrique l’ensemble des nouvelles de Soth Polin réunies sous le titre évocateur de Génial et Génital – l’extase, l’émerveillement, ce qui nous pousse à crier au génie nous venant sans nul doute des couilles, qu’on en ait ou pas puisque sperme et cyprine, si nous avons bien compris, sont désignés en khmer par un seul et même mot : eau du désir. De fait il y a du trouble jeté par cette langue dans nos catégories de pensées par lesquelles chaque chose se définit selon son espèce et son genre par rapport à ce qu’elle n’est pas. Indéniable présence donc, en ce recueil, de la Syzygie (l’être primordial indifférencié selon le sexe) par-delà, ou plutôt en deçà du sacro-saint principe Aristotélicien de non-contradiction contraignant jusqu’au supplice du sarcophage notre logosphère. « L’Être est, le Non-Être n’est pas. Tu ne feras pas que le non-être soit. » (Parménide, père de notre Occident). À quoi un autre vieux fou, (Lao-tseu), plus proche en esprit des ruines d’Angkor pourrait répondre : « Non-être et Être sortant d’un fond unique ne se différencient que par leurs noms. ». Ruines nominalistes contre ruines ontologiques. Angkor jette une ombre sur l’Agora.

 

L’ironie donc, cette tournure d’esprit qui voile sous les parures du rire d’amertume les puissances à l’œuvre de la mélancolie – la nostalgie d’un âge d’or, ressort de toute conscience malheureuse, nourrissant viscéralement la distance critique du mélancolique vis-à-vis de toute contemporanéité – se fout des catégories comme des contraires, jusqu’à trouver dans la douleur et l’apitoiement une source inouïe de plaisir où se régénèrent les batteries du conatus essendi. C’est qu’elle est en elle-même duplice, à double face, source tout autant libératrice du monde dont elle fait son objet (le tournant, comme animé d’une pulsion sadique, en ridicule, elle le tient à distance, comme l’usage du poing gauche chez un boxeur droitier son adversaire), que mortifiante : entraînant celui qui en fait usage dans un état d’insatisfaction perpétuelle, non seulement à l’égard du monde tel qu’il est, dont il ne pourra jamais se repaître, qu’à l’égard de lui-même dans son incapacité à changer le monde dont il ne peut finalement que rire (c’est là toute sa force…) et non modifier l’essence (et toute son impuissance). Force des faibles ou faiblesse tout court, voire baroud d’honneur de l’éternel perdant faisant de son infirmité, la résignation, le point saillant de toutes les formes de sagesse : mourir au monde commence par mourir à soi-même. Accélérons dès lors en nous la puissance du seigneur Thanatos (rions), qui l’emporte à tous les coups, et emportons ce qui nous insupporte (le monde tel qu’il est) dans notre chute.

Consciencieux clairvoyant, l’ironique pour lequel toute chose se donne également comme vide, Maya hante chacune de ses pupilles qu’il retourne en lui-même et, dans cette vision toute intérieure d’où l’eau jaillit du sommet des montagnes et s’écrase dans des éclaboussements de lumière, comme dans un paradis perdu traversé par le cri déchirant d’animaux nocturnes, s’élève le sentiment que quelque chose manque à ce monde auquel nous ne sommes pas vraiment. Quelque chose qui nous précède, nous dépasse, et qui pourtant nous habite – apanage des poètes et des fous – quelque chose qui n’existe plus mais que nous sommes, ou, à défaut d’être, nous définit. Une identité fabuleuse, relative à la vision d’un Hors-Temps dont le monde porte cependant la trace (Angkor), comme si le temps des mythes, un court instant, avait trouvé le moyen de s’extérioriser et s’offrait alors dans toute sa splendeur rayonnante à travers ce qu’il reste de tripotable par les archéologues – l’invisible de ce qui n’est plus mais a toujours été, rendu visible par l’architecture primitive, sorte de manuel matérialisé de traduction spontanée des forces dépassant depuis toujours les individus et les civilisations dont ils sont le produit : l’énergie qui traverse les vivants et les mondes qu’ils construisent, tout autant que la langue qu’ils habitent. Maya les engendre depuis la nuit.

 

Les ruines d’Angkor (parce qu’elles ne sont plus que des ruines) sont  donc le signe d’une évidence : quelque chose a existé, un état perdu de l’humanité khmer peuplé de danseuses endémiques et de singes déambulant parmi les temples aux ogives captant la lumière d’un ciel d’où semble rayonner le vide, et les êtres en jaillir spontanément comme de multiples irradiations frauduleuses de la matière  se parant de multiples couleurs (il suffit de s’y promener) à la manière de ces visages de pierre du Bayon dont l'énormité semble pouvoir écraser jusqu'au ressacs les plus enfouis de l'inconscient, le tout dans le miroitement d’un rêve digne du Grand Meaulne navigant entre les tentures orangées des couloirs d’un château qui n’a jamais existé à la recherche d’un amour qui n’existe plus… Signe terrestre d’une vie perdue depuis trop longtemps et qu’il serait donc fou de chercher à reconquérir, mais dont on ne peut (dont certains illuminés ne peuvent) s’empêcher de vouloir revivre, comme une intensité vécue diminuée à quatre-vingt-quinze pourcents, devenue sotte et pâle, un souvenir d’enfance lumineux amputé par l’apparition des premiers poils pubiens ou quelque chose d’aussi grotesque et envahissant (colonisant) que la sexualité. Comme dans le deuil mélancolique tel que Freud le décrit, le chasseur, désirant retrouver l’objet disparu, devient lui-même la proie de son propre désir (la proie des ombres). Ainsi l’ironie dévore-t-elle du dedans l’insatisfait et le jette en pâture aux affres psychosomatiques de la mélancolie, eau trouble en laquelle les chimères sont aussi puissantes à faire sentir le mal que des lames de couteau, mais toutes, par une sorte de magie très retorse, porteuses des puissances désastreuses du rire qu’on étouffe avec l'émergence des premiers symptômes d'une dépression clinique (faute d’être capable de nous élever à hauteur de notre propre néant et nous laisser sombrer dans le gouffre métaphysique qui s'ouvre alors à nous, le rire  qui peine à éclater est comme l'ultime crampe qui nous rattache à l'Être, alors même qu'il le tient à distance et annonce l'irréversible imminence de sa négation: il éclatera un jour, emportant tout sur son passage), elles travaillent de l’intérieur à entretenir en ce double sens du rire-mélancolique les braises d’un désastre que l’on sait imminent : Parménide a toujours eu tort, les Occidentaux sont les fossoyeurs du vide et, avec lui, de la quiétude, de la vie heureuse, de la paix entre les peuples, et de l’interruption possible de l’éternel retour du même : la misère et la mort. Un monde s’écroule – le nôtre – à mesure que nous découvrons (un vague sourire coincé entre deux muscles) un autre continent de pensée : il est désormais possible que le non-être soit. La preuve : ce qui a été de l’être reste visible mais n’existe plus, Angkor, et toujours. C’est de cette dimension-là, où le vide côtoie l’existence (se donne dans le même temps, comme la gloire perdue du royaume à travers la persistance de ses ruines), depuis ce prisme à travers lequel le blanc devient tout autant la source de la couleur noire que son émanation contraire que découle la vue qui tue portée sur le monde des vivants. Vacuité de nos contemporains, qui est aussi, puisque nous en sommes, la nôtre.

L’ironique, dont le sadisme intellectuel est universellement reconnu, devenu par la force des choses – les lois retorses de la psyché par lesquelles tout est en même temps son propre contraire, ou du moins est prompte à le devenir – sa propre cible, se masochismise, et trouve son plaisir dans l’humiliation. La fable, le fabuleux de la fable, se transforme en farce. Les guerriers de l’empire khmer au faîte de sa gloire et de sa puissance en pauvres types. Le rire s’élève, discret, ténu, à peine un sourire, jaune boue, par-dessus les cendres fumantes de la désolation, et le cri déchirant des animaux du paradis perdu ne sont plus que des insultes à l’égard des illusions perdues dont l’auteur est devenu le gardien ridicule. Ce qui en fait un sage certainement, au sens taoïste du terme, fort de ses facultés de résignation et son goût inné pour la mornitude : « tout ce qui émane du Tao est monotone et sans saveur ». Gardien des vacuités, de la morne existence… de fait chauffeur de taxi vivant sans moyens de communication dans le cagibi sans lumière d’un commerce désuet de Californie. Face à l’absurdité, au vide consubstantiel de l’existence, ne reste plus qu’à jouir sous toutes les formes que peut prendre l’informité originelle du plaisir en attendant la fin (et certainement qu’écrire est l’une de ses formes), le plaisir consistant sans doute à faire varier les formes du plaisir dont certaines, on peut toujours rêver, seraient encore à inventer, ou découvrir. Et c’est bien à une découverte que nous avons affaire ici. Celle d’un style, et d’une ontologie (très non-occidentale) du mépris de soi comme accès au sentiment d’exister, l’illumination de la plénitude d’être en n’étant soi-même (moins que) rien. « Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude devant l’agitation fourmillantes des êtres... ». Porter les valises de sa femme jusqu’au taxi, alors même qu’elle vient de nous annoncer qu’elle nous quittait pour un autre, et trouver là (dans cette violence de la négation subie de plein fouet) une ultime forme d’équilibre et de satisfaction : fantasque aspiration subliminale ou décomposition, en profondeur, du conatus essendi ?

(à suivre)


 

mercredi 18 octobre 2017

GENIAL et GENITAL, Soth Polin.

 
 
« Je voyais des myriades d’oiseaux peupler les airs de leurs battements d’aile en une explosion de couleurs et de cris déchirants… Enfin – et cette image est la plus pénétrante – je voyais au loin, par les gorges qui crevaient le flanc des montagnes, je voyais… L’EMPIRE KHMER… À l’apogée de sa GLOIRE et de sa PUISSANCE… Je voyais le temple d’Angkor dominer de toute sa splendeur la ville de Siem Reap, capitale royale […]
Il y avait d’autres images encore. Beaucoup d’autres. Il y en avait tellement d’autres qu’il m’est impossible de les décrire… C’était un déferlement continu, une fontaine de lumière : il pleuvait des diamants sous mon crâne ; on m’aspergeait des gemmes les plus éblouissantes.
Ces merveilles, j’aurais pu les ranger tout au fond de mon âme, en faire une sorte de trésor intime, de réserve personnelle, et m’endormir confortablement dessus.
Mais malgré leur valeur, elles ne m’apportaient rien qui vaille.
Aucune joie. Pas une once de bonheur.
Ces images, ces formes rayonnantes, étaient bien plutôt l’expression d’un conflit douloureux, d’une lutte âpre entre deux réalités contraires : d’un côté, l’impuissance, la médiocrité, la bassesse, les débris du visible ; de l’autre, comme une montagne, l’immensité et la grandeur, la puissance et la force de l’invisible.
Je n’entrerai pas dans les détails, mais disons qu’à l’époque, le visible, c’était moi. Moi, petit Phnompenhois, secrétaire insignifiant, perdu dans une entreprise minuscule, elle-même perdue parmi des centaines d’autres. Et l’invisible, c’était encore moi, c’était ce grand trésor logé au fond de moi, c’était cet idéal qui faisait naître en moi des visions fabuleuses.
La division était totale. Malheureusement. »
***
 
GENIAL et GENITAL. Soth Polin. Recueil de nouvelles traduit du khmer et présenté par Christophe Macquet 
112 pages / 13 x 18 cm / dos carré collé. Couverture à rabats (fresque anonyme cambodgienne) 
isbn : 978-2-912528-23-0 / éditions le grand os / collection Poc ! 
parution : 21 septembre 2017 

12 € (+ 1,50 € de frais de port) 

ACHETER 

mercredi 1 février 2017

LIRE, VIVRE, ECRIRE



LE LIVRE A VENIR
 
Entretien avec Elise Dussart (Partie 1)
 
 
E.D. Tu m'as fait lire le manuscrit d'Anima, en me le présentant comme "une apocalypse à taille humaine, un rêve hypnagogique à l'échelle d'une vie''. Pour résumer brièvement, une femme, vivant ses derniers instants?, atteinte d'hystérie comme le suggère la citation de Freud placée en incipit?, ou bien n'est-ce qu'un rêve, on ne sait trop... relit sa vie à l'ombre de l'Agamemnon d'Eschyle, puisant dans le tragique au sens antique du terme des éléments susceptibles de conférer à son existence l'unité mythologique du récit, cette unité, justement, n'allant pas de soi, puisque la notion d'identité semble être interrogée dans ton texte où l'on assiste à plusieurs dédoublements de personne, ou plutôt plusieurs transferts vers des identités différentes de ton héroïne: sa mère, l'illuminée du bord des bois, Polyxène, Clytemnestre, voire Cassandre... l'identité même de ses interlocuteurs subissant également des métamorphoses jusqu'à la confusion. Deux espaces occupent le récit, l’État du Maine, ses forêts, l’univers de la chasse et des légendes locales, d’un côté – de l’autre la Grèce, les ruines de sa grandeur passée, ses tragédies, et ses mythes bien sûr. La chronologie des différents évènements qui ponctuent son existence se télescopent dans le dialogue qu’elle entretient avec ce que l’on suppose être une bonne, Clarisse, sa confidente, et même s’interpénètrent, pour finir par s'effondrer dans un monde dans lequel ne régnerait aucun ordre, aucun repère strict pour la conscience, la sienne mais aussi  notre conscience de lecteur, comme si nous subissions finalement ce qu'elle subit elle-même, quelque chose comme la défaite de la conscience face au monde des pulsions et son déferlement d’images et d’affects. Tu diras si je me trompe...
 
G.M. C'est une bonne présentation. Je n'avais pas vu le problème de l'identité comme un thème central dans ce texte, mais c'est très pertinent. Je m’étais focalisé sur la confusion entre temps mythologique et temps vécu, celui des lectures faites par mon héroïne, et celui des souvenirs relatifs à son existence. Quant à l’absence de chronologie, à y réfléchir, la seule qui soit décelable est celle de son voyage de noces en Grèce de Delphes jusqu’à Athènes, en passant par Olympie, Epidaure et Mycènes. Une bribe d'Odyssée dans le désordre des affects et des identités si l'on veut. La seule chose d'aboutie dans sa vie peut-être. Tout le reste n'étant que désastre et spéculation.
 
E.D. Avant de rentrer dans les détails de sa composition et des diverses techniques d'écriture employées, j'aimerais que tu réagisses à ma première impression de lectrice qui fut celle d'une œuvre parfaitement anachronique, à rebours de ce qui s'édite actuellement, en France du moins, où l'on sent que la grande majorité des écrivains répondent de manière plus ou moins heureuse, parfois avec une élégance de style qui ne laisse pas de glace, à une sorte de réquisit tacite: décrire notre monde, s’en faire le spectateur averti, le reproduire d'une manière ou d'une autre comme s’il s’agissait de s'en faire le porte-voix en érigeant une forme nouvelle du reportage au statut de texte littéraire, comme s'il y avait là : témoigner de notre temps, ce que tu appelles dans les Notes, sans partition les attendus tyranniques de la forme.
 
G.M. D’abord, je n'écris pas en m'opposant à certaines formes ou courants littéraires, même s'il reste déplorable qu'un seul filon d'écriture soit exploité de manière industrielle, et s'offre seul les moyens de survivre, à terme, puisqu'il semble que nous assistions au déclin du Livre, avec tout ce que cela comporte de sacré, et de fétichisme. Seulement j'ai toujours pensé qu'il fallait satisfaire toutes les sensibilités, donc aussi celle dont tu parles. Il en existe d’autres… Maintenant, s'il y a anachronisme dans la composition d'Anima, celui-ci ne m'intéresse qu'en ce qu'il correspond à l'idée que je me fais de l'écriture comme expérience d'un hors-temps. Ça a même été un leitmotiv quand j'en ai entrepris la réécriture, lorsque, après avoir disséqué le texte original (vieux de quinze ans), j'ai commencé à y introduire ce que j'appelle pour moi-même des ''phrases perdues'' (comme il existe des balles perdues), le plus souvent des souvenirs approximatifs de mes lectures d’Eschyle et Sénèque, des paroles d'un autre temps donc, trouant mon texte de l'intérieur, y ouvrant des espaces, des césures, des moments d' interruptions, tels des fantômes païens venant briser nos certitudes d'occidentaux christianisés (le corps du texte dans sa belle organicité divinisée). Toutes ces phrases perdues conférant alors à mon premier jet d'écriture une autre dimension, un truc bouffé aux mites de l'outre-tombe si tu veux. De l’incertitude entre les ordres. Des visitations. 
 
E.D. Puisque tu parles des tragiques, on sent à la lecture d'autres sources d'inspiration, et notamment Faulkner, du moins le Faulkner du Bruit et la Fureur, l'écriture de l'idiot...
 
G.M. Évidemment. Tu connais mon  rapport particulier à ce livre, Le bruit et la fureur relève en ce qui me concerne d'un cas d'étude psychanalytique – après l'homme au loup et celui au rat, l'homme au Folio portant ce titre inspiré de Shakespeare… J'ai mis pas moins de seize ans à le lire. Je l'ai d’ailleurs terminé juste avant d'entreprendre la réécriture d'Anima. Il fallait que je passe par-là je crois, en finisse avec ce poison car j'ai été contaminé par cette langue (pensant trouver à l’époque dans le personnage de Benjy le double vernaculaire du Rimbaud des Illuminations), comme s’il avait touché au cœur de l’une de mes propres obsessions et qu'il en avait trouvé la langue : cette manière qu’il a d’exprimer le quotidien le plus nu comme s'il était chaque seconde une apocalypse, un moment d'extase poétique, mais sombre, crue, noire comme semble l'être la vie quand on la perçoit du dedans : somme de pulsions contradictoires, un mouvement trans-générationnel vers l'abîme. Bref, une langue capable d'opérer la synthèse entre le vernaculaire et le poétique, le froid quotidien et les bouffées de chaleur délirantes qu'est capable d'y insuffler le psychisme (ce rabat-joie de Freud dirait: phénomène de sublimation). Tout part d'une sorte d'épiphanie autour de laquelle le reste du roman sera construit, à commencer par l'élaboration de la langue de l’idiot. Une culotte souillée apparut (un jour d’enterrement, celui de la grand-mère) alors que Caddy grimpait dans un poirier pour apercevoir la défunte qu’on tenait cachée aux enfants et tout ce qui fit ‘’la grandeur’’ des Etats du Sud s’effondre devant nous dans une sorte de bafouillage cacophonique. Voilà le geste propre à cette sorte de folie littéraire qui n'appartient qu'à Faulkner. Mais le tragique, dans cette histoire, ce n’est pas qu’on y assiste à la perte des valeurs qui ont historiquement bâti les États esclavagistes (Faulkner n’éprouve aucune nostalgie pour ce monde à mon avis), mais simplement le fait qu’un monde s’écroule. Le tragique c’est qu’on ne reverra plus jamais Caddy porter de culotte sale, planté(s) sous elle, la regardant nous-mêmes grimper dans le poirier comme le fit Faulkner, Quentin, Versh et Jason – et non quelque intervention de la transcendance venue trancher dans une affaire de justice une action moralement répréhensible. Il n’y a d’ailleurs pas de morale selon moi chez Faulkner, seulement des êtres habités, en proie à tout l’absurde qui découle de la finitude humaine. La seule transgression au fondement du roman c’est la curiosité banale d’une fillette qui s’entête (malgré les menaces de sanction de la part de ses frères, qui voient déjà s’abattre sur eux tous les châtiments castrateurs maternels…), à voir ce que l’on veut tenir hors de leur vue, ce que l’on veut tenir invisible : la mort incarnée, ce qui les attends (nous attend tous autant que nous sommes). Le tragique chez Faulkner, selon mes impressions de lecteur, ce n’est donc rien d’autre que le sens univoque de l’existence, l’expérience de la perte, son caractère irrémédiable et biologiquement fondé dans la naissance, la croissance et la mort à laquelle l’Histoire ne fait que prêter le sombre décor, celui d’un marasme. Et comme discours, l’Histoire se pose . Il n’y a pas plus édifiant. L’histoire des peuples, la généalogie (celle de leurs aristocrates) – l’histoire des familles, les liens de la chair et du sang. Dans Le bruit et la fureur, on assiste à une interruption de l’Histoire comme de l’ordre narratif bien compris, et cette interruption c’est le corps de Benjy et sa langue, son corps difforme, monstrueux, et la langue de l’idiot dans laquelle s’opère une sorte de réactualisation anarchique du passé pénétrant l’immédiateté vécue, brisant par-là toute chronologie stricte : manière d’accéder au hors-temps. C’est parce qu’il n’a pas accès au sens, parce que ses souvenirs mêmes, qui sont la matière de tout récit, se confondent à ce que lui fournissent dans l’instant ses cinq sens qu’il échappe au destin des Compson, celui des grandes familles du Sud et leur morale astreinte à la peur des on-dit. Y échappant (parce qu’il n’est pas un homme) il y met un terme, en incarne la fin, tant parce qu’il est dénué de conscience intellectuelle, et se trouve par-là incapable d’en faire lui-même le récit, que parce qu’il est incapable de se reproduire après avoir été castré (transmettre ce récit aux futures générations). C’est donc non seulement en tant que langage, mais aussi en tant que corps que Benjy est en lui-même  une apocalypse au sens vernaculaire de destruction et d’achèvement, mais aussi, de par sa puissance d’interruption de toute forme de transmission, par le corps et l’esprit,  il est la fin du mal ancien (le Salut), et une révélation sur la vacuité de tout ce qui est tenu pour pérenne, transhistorique, et se pose parmi les vérités éternelles: croyances, coutumes, mœurs… tout ce qui aspire en somme à s’ériger en dogme dont il nous sauve en réduisant tout cela à la consistance d'un beuglement dans le désert des valeurs occidentales.  La Vérité, c’est lui. En somme. On lit les trois premières pages du Bruit et on entend déjà meugler les vaches au loin, courant queue par-dessus tête, pressentant – et nous annonçant – la Fin.
L’autre moment dans l’interruption du récit dans sa forme canonique, qui précède chronologiquement, par rapport au sens de la lecture, la découverte de la langue de l’idiot (première partie), c’est le suicide de son frère Quentin (seconde des quatre parties du roman). Lui qui dans un autre roman, Absalon, Absalon, est malgré lui le dépositaire de la mémoire du Sud.  Dans le chapitre tout entier consacré à cette journée où il finira par mettre fin à ses jours, rongé qu'il est par la culpabilité résultant de la transgression d’un tabou : l’amour incestueux pour sa sœur Caddy, on n’assiste à rien de moins qu’au dérèglement de tous les sens face à l’imminence de la mort. Lui aussi restera sans enfants. C’est le début de la fin si je puis dire. Quentin, c'est la transgression originale, et quasi mythologique, par laquelle j’aurais tendance à rapprocher le tragique faulknérien du tragique des grands mythes européens. Mais un tragique sécularisé, immanent au vécu, où l’individu est à lui-même son propre châtiment.
Maintenant, si je me suis enlisé dans une lecture à la traîne, à la dérive plutôt, fasciné par cette écriture, reprenant l'ouvrage plus de cent fois, m'arrêtant quasiment au même endroit (quelques trente pages avant la fin) pour continuer à vivre sous son emprise, porté par ce sentiment d’étrangement, dans la langue, de ma propre langue – comme le souvenir du rêve au réveil engendre du trouble dans l’ordre établi du visible – c'est surtout qu’au début, quand j’ai découvert ce texte, je ne comprenais rien à cette ''langue'' (il m’aura fallu pas moins de seize ans pour l’apprendre). Ce qui me saisit alors, passées les premières pages, c'était non seulement son pouvoir de vision, mais aussi la violence qui y est faite à la syntaxe – violence autant subie par l'idiot, incarnant en lui-même toute l’humaine condition selon son créateur, que violence faite au langage pour nous la faire sentir, faire de nous des humains au sens chrétien du terme peut-être : des sensibilités capables d’entendre et comprendre l’autre dont les monstres d’apparence humaine, l’inhumain à visage d’homme, ne sont que des formes paroxystiques. À la première lecture j’étais donc subjugué, je veux dire débouté de mon monde d'évidences, coincé dans une langue normée que j’étais, celle qu’on dit maternelle mais qui nous vient en fait de l’école (la langue institutionnalisée par Richelieu et non le patois des régions), avec tous les prêt-à-penser qu'elle véhicule, celle qui se borne à dire les choses comme on les voit, ou plutôt telles qu’on nous les montre (et peut-être que je rejoins ici ce que tu soulevais tout à l'heure à propos de l’écriture journalistique). Bref, cette langue, c'était pour moi comme de la philosophie à l'état matriciel : un langage tout entier tourné contre les rouages de la représentation. De la pensée brute, animale, sauvage, une contradiction en soi, comme si sentir était devenu l’équivalent de parler, et meugler, faire apparaître des fantômes.
 
(à suivre...)