mercredi 7 septembre 2016

NOTES SUR ANIMA




Un cauchemar cathartique sur la différence sexuelle. Intrusion d’une présence masculine dans un dialogue féminin, à la manière métaphysique d’un viol. Et la lumière fut! Verte et gluante par-dessus les toits. Quelque chose de mythologique aussi, appartenant aux anciens récits cosmogoniques du nord de l’Europe comme une ligne de basse insensible. Chasses célestes. Héros païens grands coureurs des grands bois assassins dans une Amérique protestante rupestre peuplée de bûcherons et de pythies hyperboréennes. Importance de l’Impersonnel dans ce texte : la nature en nous et autour de nous. Pure radiation. Pure douleur du néant éprouvé à distance. Et les meubles également se sont mis à crier. Je pense à Gaïa fécondée par les giclures de sang qui ont suivi la castration d’Ouranos par leur propre fils (auquel elle avait pris soin de fournir la serpe), et à la naissance qui en suivit des Erinyes, des nymphes, d’Aphrodite en personne. A Gaïa et à toutes les putains aux lèvres noires collées contre la face incroyablement pâle d’un ciel d’hivers du milieu des années soixante-dix quelque part au fin fond du Maine. A Clytemnestre et à Cléopâtre. Je pense aussi aux fantômes hystériques de Freud et toutes leurs araignées.  Les voix, comme les points de vue, entrées en concrétion, forment des blocs narratifs hétérogènes dévalant à leur propre rythme les pentes affolées de la psyché le long des vallées de la paranoïa. Je pense aux Erinyes tombant comme des larmes depuis tous les yeux du ciel noires comme des tâches de mauvaise bile sur le front d’une honnête femme doublée d’une prostituée. Je pense à toutes les bêtes peuplant son imaginaire promises à la manducation, pareilles à de sanglantes hosties. Est-ce que tu imagines leur solitude Clarisse ? Quand je les voyais étendues sur le perron avant qu’il ne les suspende par les pattes de derrière je regardais leurs yeux glabres comme s’ils fixaient quelque part derrière mon dos le désert qu’on nous promet pour paradis, aussi vide que leur regard couvert uniquement de givre. Et pas un souffle.  Défaite des ressorts de la narrativité bien comprise face à l’effroi de l’insensé s'amplifiant de page en page, à mesure que ses souvenirs s'effacent. Traces verbales d'un passé en phase de décomposition se déployant dans une prose hallucinée. Je pense aux démons de la féminité s’attaquant à défaire tous les fils de l’âme tissés par nos propres araignées et à l’émiettement de la parole jusqu’au dernier souffle d’une femme ne sachant même plus si elle fut un jour une sainte ou une simple putain. Je pense à la Bovary de Flaubert et à l’Agamemnon d’Eschyle. Je pense aux derniers flashs d'une conscience reflétés sur un bord de rivière et à toutes les ombres impersonnelles de la forêt. A la mort dans ses œuvres et au principe d'entropie.

 



 

jeudi 19 mai 2016

112 APOCALYPSES (n°90)

 

Seuls au milieu des vestiges de la Delphes antique au plus bas des températures de février avec dans le demi-cercle du visible s’ouvrant à nous depuis ce flanc de montagne tout le silence requis pour entendre le murmure quasi-imperceptible de la terre abandonnée à elle-même et sentir alors au contact des pierres renversées tous les tressaillements magnétiques capables de s’emparer de l’utérus des anciennes Pythies pour leur faire cracher la parole des dieux arrachées au sous-sol et toutes les forces en concrétions de l’inconscient universel aux sources de l’hystérie.


jeudi 21 janvier 2016

 
FIN – des hommes poussent des caddys remplis de sacs aux couleurs d’un supermarché discount à travers les faubourgs les plus reculés d’une ville du Nord de la France – je les suis entouré d’un bataillon d’enfants crasseux vers leurs bidonvilles – les femmes les attendent avec la récolte de leurs mendicités et les accueillent de leurs cris tel un regroupement de goélands autour du cadavre d’un phoque échoué sur la grève – c’est un chant obsédant et sans âge – la traduction mélancolique d’une vieille douleur – des chiens attachés aux essieux de leurs caravanes tirent comme des damnés sur leurs chaînes et s’étranglent et aboient au milieu d’un tas de détritus et d’objets de récupération – nous franchissons les portes invisibles du royaume de Cham – c’est un bidonville – j’ai la vision très précise des villes de demain – un pressentiment de pauvreté exponentielle qui finira par modeler la surface de la Terre à son image – insalubre –

– à quinze ans je migre dans une ville nouvelle de la proche banlieue lyonnaise et me retrouve exilé parmi les exilés de trois continents à vivre au milieu d’un agencement de raffineries et d’oléoducs baigné par les relents nauséabonds du pétrole – mes nouveaux camarades d’école m’accueillent avec des histoires morbides – une femme de la cité d’à côté s’est fait trancher la tête – on l’a retrouvée dans la poubelle d’un parking – une autre a été brûlée vive sur un lit de pneus

– je sors d’une bouche de métro compressé par la foule – pris dans son mouvement j’avance au rythme de Paris – je porte avec mon corps incroyablement lourd un sommeil fantomatique par-dessus l’asphalte – je suis fatigué, mais j’avance à grande vitesse – je ne suis pas la source de mes propres mouvements – une autre force me pousse pareil au vertige attirant les corps vers l’idée du suicide – je la sens – irrépressible – m’emporter – impression que mes muscles s’effondrent –

– j’ai ce désir de réussir à m’élever par-delà les toits et contempler – œil panoptique sans paupière perchée aussi haut qu’un trou formé dans la couche d’ozone Paris définitivement spleenifiée – ses avenues – ses ruelles – sa somme incompressible de paradis artificiels et d’enfer en action – et ce mouvement qui porte les corps – indissoluble – comme pour m’en soustraire, mais je suis pris dedans – tout ici ressemble à ceci : la mort sans pleurs et un vieux crime piaulant dans la boue de la rue – 

– je sors d’une bouche de métro et lève les yeux vers ce qui reste perceptible du ciel coincé entre les sommets de buildings immenses – ce n’est plus Paris qui m’encercle – saturant l’horizon – mais l’ombre de Chicago – vertige ahurissant – tout vacille autour de moi tel un bataillon d’insectes animé d’une énergie diffuse qui semble s’exhaler des bâtiments eux-mêmes et s’engouffrer telle une vague énorme au milieu des avenues pour m’emporter sur son passage – vol lugubre d’Erinyes au-dessus du centre-ville et passage de métros aériens – quelque chose comme un excès de force – une tendance vers l’inhumain – 

– sur mon bureau d’écolier un crâne déniché dans une fosse commune fait de l’ensemble de ma chambre le décor parfait pour l’exécution d’une vanité – impossible de me projeter mentalement en-deçà de mes quinze ans – 

– je longe la rivière Chicago – contemplant les buildings qui la bordent parés d’une lumière aveuglante – tout est très lumineux – comme sur le point de disparaître après un grand flash atomique – les piétons marchent incroyablement vite – je pense aux bouddhistes tantriques et leurs histoires de bonzes capables de traverser l’espace à la vitesse de la lumière et leurs dons d’ubiquité – expérience que je fis en troisième personne du singulier un après-midi de beuverie à Rouen – 

– souvenir d’un Dublin rempli de jeunes filles portant shorts en jean, bottes de pêcheurs et serre-têtes customisés de bites fluorescentes à la recherche d’un très probable coït – elles se sont mêlées aux hommes qui poussent leurs caddys et parlent aux enfants qui les suivent – les femmes les accueillent de leurs cris tel un regroupement de goélands autour du cadavre d’un phoque échoué sur la grève – 

– me voici couché sur une barque au large du lac Michigan – on me conduit au royaume des morts – 
 
– je jette un dernier coup d’œil vers la rive – la barque tangue poupe face à la barrière des buildings cerclés d’une paupière de sable jaune et qui bouge à leurs pieds – bruit de la ville qui s’amenuise au loin – je suis fatigué – on me conduit vers la vision très précise d’un paysage lunaire à la confluence de ce que j’imagine être les County Joyce et Mayo (West Ireland) – la roche à fleur de terre et deux lacs offrent au réel no man’s land des solitudes essentielles son absence de visage – pas une trace de civilisation n’entache le tableau – 

– les monts cambriens trônent au loin – par-delà la cime des buildings de Chicago chapeautés d’éther – clapotement vague de l’eau le long de la barque et bruit de plusieurs rivières en confluence – sur l’eau des lacs d’altitude brille le chrome stratosphérique des Olympe et des Walhalla – miroirs de l’ailleurs balayés du souffle apaisant des morts – 

 – je m’enfonce dans la tourbe jusqu’aux chevilles le crâne de mes quinze ans déniché dans une fosse commune entre les mains – des boules de feu s’abattent sur Paris – New York se réveille sous les cendres – 

– les jeunes filles aux serre-têtes customisés de bites fluorescentes, les hommes qui poussent leurs caddys et les enfants qui les suivent portent mon corps enveloppé dans un drap – les femmes accueillent ma dépouille de leurs cris – c’est un chant obsédant et sans âge – je contemple la scène de haut tandis que l’ensemble du cortège franchit les portes invisibles du royaume de Cham – c’est un bidonville – les chiens tirent comme des damnés sur leurs chaînes et s’étranglent et aboient au milieu d’un tas de détritus et d’objets de récupération au milieu desquels on jette mon corps – une même lumière irréelle me poursuit – vague reflet évanouissant du chrome stratosphérique sur la surface de portes de voitures dépolies, de jantes aluminium et de boîtes de conserve – les femmes me soulèvent et déposent ma dépouille sur un lit de pneus déposés dans la boue – des voiliers descendent la rivière Chicago – ils ont l’allure de mouettes ivres – puis disparaissent derrière le pont de Michigan Avenue avant d’avoir atteint le lac – les femmes chantent – les bacchantes de Dublin dansent autour de mon lit – les enfants rient – les hommes préparent le feu –

 
 
Extrait de NOCTURAMA


 

mardi 31 mars 2015



Entretien par écrit avec Elise Dussart

(1)

Simple curiosité, pour commencer. Tu publies ton premier ouvrage, The Beat Degeneration chez D-Fiction en janvier 2014. Tu as trente-neuf ans si je ne me trompe et rien à ton actif, même pas un texte en revue. Pourtant l’ensemble des textes qui composent ce recueil fait signe vers une réelle expérience d’écriture, et même traite de l’écriture comme expérience. J’en viens donc à ma question : quelle est ton expérience d’écriture avant cela ?

Ma première expérience remonte à mes dix-sept ans. Je suis assis dos au mur du lycée (à Rouen)… Face à moi le parc intérieur – un morceau de macadam – une touffe d’arbres et un vieux bâtiment du genre maison de maître 1900 servant à l’administration. Effroyable sentiment de solitude suite à une rupture (c’est la Kaddie des textes-rêves, le double visage incarné de la perte). J’entre alors dans un état proche de la catatonie – je ne sens plus mon corps – il ne pèse rien – c’est une expérience de désincarnation : je me vois réellement de dos comme depuis un œil jeté loin derrière moi – quelques mètres (comme il arrive dans les rêves de se voir à distance au centre d’une scène en cours) et je vois le macadam, la touffe d’arbres et le bâtiment administratif – je suis au centre de cette vision et donc à l’extérieur – les corps qui sillonnent physiquement la cour ne sont pas vus – ils ont disparu – le bâtiment dos auquel je suis assis est perçu complètement vide (ce qu’il n’est pas) – cette vision semble durer des heures… Ma première expérience est une tentative pour rendre cela par écrit – la description de cette redistribution de l’espace depuis un point focal situé hors du corps (spectateur transcendantal, narrateur omniscient) et première déception : la description de cette scène est aussi ratée que celle que je viens d’en faire. C’est une description en surfaces – une description spatiale – géométrique et trop euclidienne – impossibilité de faire passer dans le texte l’intensité du vécu lié à cette expérience (l’intensité des affects en proie aux impressions de vide – l’étrangeté vécue du sentiment de désincarnation – et toutes les souffrances en concrétion de la perte qui en sont sûrement l’événement déclencheur…etc.). Face à ce manque de faculté descriptive en intensités j’abandonne tout projet d’écrire. Ma première expérience d’écriture est donc celle d’une perte des puissances d’affection dans la lettre. Celle d’un amour déçu… Seconde expérience d’écriture – 25 ans – élément déclencheur : l’énormité du sentiment amoureux (G., ma source réelle de devenirs polymorphes…). Sa rencontre prend l’allure d’une nouvelle reconfiguration de l’espace sous le poids des affects – l’écoulement du temps est lui-même perçu avec le sentiment du nouveau et c’est des pans entiers de plafonds qui s’effondrent avec leur plâtre à la tangente de deux fronts dans une chambre d’hôtel – des planchers qui ploient sous des avalanches de sentiments – la déflagration des kinesthèses et l’unité du monde coercitif avec elles – l’espace vécu réduit au sans contour de la couleur rouge – le corps-parlant qui se découvre incroyablement grandi (et comme hors-peau) – le battement du temps à l’unisson de deux pouls plus fort que celui que scandent les horloges atomiques…etc. Tout cela mis en mot avec l’intensité adéquate à l’expérience qu’ils transcrivent mais alors… dans une langue totalement inaudible. Je ne fais qu’écrire des trucs illisibles (ou qui ne peuvent être lus que par celle qui, justement, partage mon expérience, dans une sorte de solipsisme à deux). L’amour et son langage propre sont étrangers à toute communauté (de mœurs et de langues). Ce qu’il me reste aujourd’hui de cette expérience c’est que l’écriture, dans son aspect sauvage, comme l’amour donc (mais aussi comme l’enfance qui est le temps des intensités et du nouveau), se tient essentiellement hors-la-loi, au sens où elle ne peut être prescrite par quelque communauté légiférante que ce soit. A commencer par celle des vieilles énormités crevées et leurs palmes académiques jusqu’à leurs imitateurs contemporains et leurs penchants pédantesques pour l’unique et fédérateur mainstream générationnel. Ecrire réclame cette surdité aux attendus tyranniques de la forme. J’essaie d’écrire amoureusement dans ce sens-là.

Et rien d’achevé dans tes archives ?

J’ai brulé beaucoup. Pas par esprit romantique, mais parce que je suis un insatisfait compulsif, tout bêtement. Je pense d’ailleurs que se lancer dans l’écriture provient d’un certain principe d’insatisfaction à l’œuvre, ne serait-ce qu’à l’égard du monde tel qu’il est, quelque chose des puissances morbides jetées vers l’extérieur comme une perpétuelle envie de meurtre ou d’incendies. Après ça m’est passé. Reste que le temps de vie moyen d’un texte est d’environs quinze jours. Passé ce délai j’y reviens comme à un cadavre. L’ensemble a perdu l’intensité première avec laquelle sa composition a été vécue. Mais au lieu de les ensevelir pour de bon comme avant je les stocke, nourrissant certainement pour eux quelques espoirs de résurrection… Ce qui arrive d’ailleurs assez souvent. D’où cette idée souvent entrevue d’une coïncidence entre le travail d’écriture et le projet maladif du Dr. Frankenstein. Faire vivre des morceaux de trucs morts en les faisant tenir tout d’une pièce dans le corps du texte. Cela renvoie une sorte d’intuition que je n’arriverai pas à développer. Pour le dire de la manière la plus succincte qui soit : vivre et mourir sont les deux souffles continus de l’écriture.

(2)

Expérience, vécu, intensités, résurrections, amour, métamorphoses, devenirs polymorphes… ce vocabulaire est récurent chez toi. Dans sa préface à The Beat Degeneration Michel Ennaudeau parle de tes textes comme motivés par un « vivre-écrire-aimer ». Est-ce que tu te reconnais dans ces mots ?

Evidemment ! Il y a là comme une trinité vivante. Indissociable même. Mais comme chez les Chiites j’y ajouterais un prophète caché. Thanatos. Ou Hadès… voire Gorgone. Reste que tout cela est très lié. Je suis en train de lire le Journal de Kafka. Quand il parle de son expérience d’écriture il y va chez lui de questions de forces (voire d’intensités). Soit il n’a pas la force nécessaire à produire la moindre phrase et sa vie lui paraît un désastre – des idées de suicides l’habitent alors. Soit ses phrases le subliment (lui-même, en tant qu’il en est l’auteur), ou plutôt, elles opèrent en lui quelques processus de transfiguration qui accroissent le sentiment de sa propre existence, lui confèrent un surplus de vie (un plus d’intensités). Par exemple quand il dit : « Intrépide, nu, puissant, surprenant comme je ne le suis d’habitude que lorsque j’écris ». Voici son corps glorieux, et ce corps transfiguré est trouvé dans l’écriture (et non dans les Écritures, soit dit au passage). Or ces phases d’exaltations et d’expériences moribondes, comme celles de la monotonie, du vide existentiel, de l’impuissance à écrire s’alternent de manière essentielle – par intérim – et scandent le tempo propre à toute existence. Des hauts et des bas antithétiques ont lieu dans un seul et même être (lieu d’envols, de dépressions et de turbulences au passage de l’un à l’autre…). Bref, la vie d’un individu semble être une succession de petites morts et de résurrections, de gouffres et de pics formant un long oscillogramme le long de cette flèche par laquelle on représente le temps. Chez certains, l’écriture est le moyen par lequel s’opèrent ces résurrections. En même temps, pas de résurrection sans mort préalable (de ces petites morts qui, accumulées, font une vie). Il y a entre elles une réelle accointance. Une familiarité même.

Venons-en à la publication de ton recueil, Nocturama, aux éditions Le Grand Os, plus proche de toi… Celui-ci est sous-titré Texte-Rêves et Hypnagogies, termes qui font référence à deux types de textes j’imagine. Est-que tu pourrais expliquer leurs différences ? Et surtout expliquer ce que tu entends par hypnagogies.

Les textes-rêves proprement dits sont des textes écris sur le mode de l’élaboration secondaire si l'on veut, avec volonté de tirer au réveil l'ensemble des fragments mémorisés du rêve (de manière anarchique, séquentielle, et donc incomplète) vers la forme (imparfaite) du récit. Par exemple, L'Heure des Nations a été composé dans ce sens là. Les textes hypnagogiques puisent quant à eux dans des expériences hypnagogiques réelles, il s’agit d’états de conscience intermédiaires entre la veille et le sommeil propice à la production de troubles sensoriels dont l’une des caractéristiques est la non dissociation entre rêve et réalité – le sujet ayant durant cette phase d’endormissement (ou de ré-endormissement) encore accès à ses cinq sens, mais alors en proies à toutes sortes de dérèglements mêlant perceptions concrètes, souvenirs empiriques et hallucinations d’une intensité visuelle réellement incroyable. De ce que je peux en dire, l’une des impressions récurrentes qui se produit dans ces états c’est que le monde des sens – sa présence – s’écroule – pour se diluer dans l’espace nocturne – sans repères spatio-temporels – avec pressentiments récurrents de mort imminente. Tout ce qui est perçu dans ces états se voit redistribuer selon des logiques imprévues qui font fi (voire feu) des attendus de la forme narrative. Maintenant, pour être honnête il n'existe pas de texte hypnagogique pur, au sens de : qui transcrivent en l’état le vécu propre aux états hypnagogiques et leurs différents contenus. Pour deux raisons. D'abord parce qu'intervient, je dirais à mon insu, le travail d'écriture (et donc là encore, une certaine forme de réélaboration). Ensuite parce que l'expérience, la manière, l'intensité et la force d'impression des images telles qu’elles ont été vécues ne trouvent pas à se dire dans notre chère langue à l'état brut. J'ai dû  chercher des subterfuges, ou plutôt des manières d'écrire (des formes) qui collent (au moins sur le plan structurel) à ces expériences et soient capables d'en témoigner (bien que franchement indescriptibles). Par exemple, toutes les sensations liées à l'épreuve d'une dématérialisation du corps-propre et autres expériences d'ubiquité dans certains états hypnagogiques – il n'existe pas d'images pour cela, pas d’expérience commune, communicable, et donc pas de mots (sinon des concepts –  vides – car désaffectés – qui ne conviennent pas à l'écriture littéraire). Ça me fait penser à ce que dit Blanchot à propos de Kafka, que je lis parallèlement au Journal en ce moment, et que j’ai envie de citer parce que ça fait écho à la manière dont je vis les choses en y réfléchissant : « Il semble que la littérature consiste à essayer de parler à l’instant où parler devient le plus difficile, en s’orientant vers les moments où la confusion exclut tout langage et par conséquent rend nécessaire le recours au langage le plus précis, le plus conscient, le plus éloigné du vague et de la confusion, le langage littéraire. » Et voici ce qu’il ajoute, qui fait écho aux questions-réponses précédentes je pense : « Dans ce cas, l’écrivain peut croire qu’il crée « sa possibilité spirituelle de vivre » ; il sent sa création liée mot à mot à sa vie, il se recrée lui-même et se reconstitue. C’est alors que la littérature devient un « assaut livré aux frontières », une chasse qui, par les forces opposées de la solitude et du langage, nous mène à l’extrême limite de ce monde, « aux limites de ce qui est généralement humain ». »
(3)

Post-scriptum, concernant la manière de témoigner, dans un langage littéraire, de ce qui se donne comme expérience à l’état de confusion (les hallucinations hypnagogiques). J’essaie de trouver, pour les traduire, non pas le bon mot, le mot juste, celui qui colle à la chose (ou l’image), mais le bon groupe de mots avec sa cadence propre, celui qui est à la fois capable de témoigner au mieux de l’intensité visuelle des différents rêves mais aussi et peut-être surtout de leurs vitesses propres.

Justement, tu me tends une perche. Tu parles de cadence. La question du rythme se pose chez toi. Quand on te lit on a l’impression de, je ne sais pas… disons d’être attiré en avant vers des points qui ne sont jamais là où on les attend, et qui reculent sans cesse. S’ensuit un certain vertige, et même de l’inconfort. Quoi qu’il en soit on dirait que tu forces parfois le débit au-delà du naturel.

Je ne sais pas si c’est une critique ou non mais c’est très bien dit. L’un des sens possibles du terme Beat Degeneration (c’est même celui avec lequel il m’apparut), pourrait se traduire par Dégénérescence du Rythme, au sens d’un devenir monstre de celui-ci par lequel le langage lui-même se trouverait en quelque sorte poussé à ses limites, et l’une des limites, naturelle justement, du langage, est celle que lui impose le souffle (que nous n’avons pas continu). Quand j’ai commencé à écrire j’avais en tête ce que dit Flaubert sur la nécessité qu’il éprouvait de soumettre ses textes au gueuloir comme s’il y avait là, dans la mise en voix, tous les réquisits et les canons d’une harmonique naturelle en somme, et, bien sûr, je me suis mis en tête de faire tout le contraire (à cause de sa Bovary que je trouve très réussie, c’est-à-dire : réellement très chiante, et aussi à cause de Pythagore et des pyramides d’Egypte…). J’étais alors mobilisé, corps et âme, à n’écrire que des textes qui, s’ils étaient lus à haute voix nous étoufferaient sur place, le faciès gorgé de sang, le corps pantelant comme après une trop longue transe. Bien sûr, encore une fois, ça donnait de l’illisible (des trucs aussi indigestes que Mongolie, plaine sale de Savitzkaya, que j’ai beaucoup aimé à ‘époque, et que je suis incapable de lire aujourd’hui). C’est que j’ai rongé mes freins depuis, mais il doit m’en rester quelque chose comme ne pas manquer d’écrire avec les nerfs quand l’occasion s’en présente. Et puis, mentalement, je débite à un rythme espagnol, au point que mes pauvres lèvres brûleraient si je tentais d’articuler physiquement au même rythme. Quand aux impressions de vertige dont tu parles, c’est drôle mais le dernier rêve plus ou moins marquant que j’ai fait était celui d’une chute où l’on ne tombe pas, une chute sans fin en raison d’une absence totale de sol. Il doit y avoir un lien entre l’usage emballé du rythme et les impressions récurrentes d’effondrement et de fin du monde dans Nocturama j’imagine.

J’aimerais maintenant enchaîner sur des considérations plus satellites si je peux dire. Je pense à l’importance, notée par Romain Verger dans la chronique qu’il te consacre, des références filmiques dans Nocturama. Quel rôle jouent ces films invoqués dans la composition de tes textes ?

A vrai dire, ils ne m’ont servi que d’indicateurs d’ambiances, comme on indique l’humeur d’un personnage entre parenthèses dans les textes de théâtre. Tout le monde associe certaines ambiances à tel ou tel réalisateur, comme un goût propre à telle et telle marque de Cola. Les titres de film font donc référence à des ambiances-types. Ce sont des clichés à connotations esthétiques. Maintenant je ne nie pas une réelle influence de ces films sur la formation de mes textes. J’ai eu la chance de me faire virer définitivement du lycée trois mois avant le bac… La surveillante principale cherchait alors quel élève pourrait intégrer l’équipe du jury lycéen du Festival du cinéma nordique de Rouen. Comme j’étais le plus libre de tous ça m’est tombé dessus et je me suis mangé quatre à cinq films par jour pendant deux semaines, dont la totalité des Dreyer auquel était consacrée une rétrospective. Dans la sélection il y avait ce film de Knut Erik Jensen, un film muet datant de 1993 qui m’a particulièrement marqué et dont on retrouve le titre, Stella Polaris, dans Nocturama. Il y avait tout un tas d’autres films déroutants, voire dérangeants, filmés selon des procédés que je n’avais jamais vus. C’est un évènement marquant dans ma formation culturelle. Avant ça je m’enfilais des Rocky, des Rambo et autres Conan le Barbare en buvant des bières comme un veau avec les larrons qui me servaient alors de copains. J’avais voté pour ce film. Et c’est le film le plus ringard, le plus convenu, une fresque historique sur fond de bourgeoisie, qui remporta la palme…

Tu parles d’écriture comme expérience, mais je me rends compte que ton écriture puise elle-même dans ton expérience. Comme s’il y avait un va-et-vient continu entre ces deux plans : l’expérience (vécue) sur laquelle s’appuie ton écriture, et l’écriture comme ce qui procure, par sa pratique, une autre expérience, je dirais bien une expérience de la transformation, ou de la transfiguration (à commencer, peut-être, par celle de ce vécu lui-même). Est-ce qu’il y a d’autres évènements marquants comme celui dont tu viens de parler qui ont influencé, de près ou de loin, ton écriture ?

A y réfléchir, oui. L’histoire du festival ce n’est qu’une anecdote à côté… A dix-neuf ans je rencontre une Ukrainienne. Appelons-là Iliona. La mort avait germé en sa chair pourtant jeune, laissant à sa surface comme un vide. C’était trois ans après la catastrophe de Tchernobyl… je n’en dirai pas plus, par respect pour elle, pour qui j’ai beaucoup d’estime. Et l'estime réclame de la pudeur. La seule chose à retenir c’est que je suis entré en contact, physiquement, avec les effets de l’histoire sur les corps (et forcément les âmes). C’est une chose d’avoir entendu des histoires (furent-t-elles proches de nous, je pense aux histoires familiales) – et c’est autre chose de voir, et même toucher, sur un corps, l’emprunte réelle de l’Histoire, sa marque indélébile, ses capacités de carnage. Cette sorte d’incarnation de l’Histoire, la manière dont elle investit les corps m’apparût (étrangement) dans la négation même de la chair – sous les traits d’une amputation, d’un manque, d’une soustraction ontologique opérée sur un être charnel. L’Histoire, elle, n’a pas de corps. C’est de l’énergie, et même du pulsionnel. De l’inhumain au sens négatif du terme. De la désaffection à l’état pur (c’est-à-dire de l’événementiel sans l’homme). Après ça, j’ai eu l’occasion de m’occuper durant deux mois d’une vingtaine d’enfants de Tchernobyl. Récemment j’ai fait mes comptes. Compte tenu de leur espérance de vie ils doivent tous être morts à cette heure. Ou presque…