mercredi 21 février 2018

NOUS ETIONS TOUS DES NOMS D'ARBRES

Nous étions tous des noms d’arbres, scénario, dialogues, réalisation d’Armand Gatti.

Le titre fait référence au fait que les lettres de l'alphabet, en gaélique avant la romanisation de son alphabet (l'alphabet oghamique), portent des noms d'arbres, et que chaque nom propre porte l'essence des arbres des lettres qui le composent (très archaïque et signifiant pour un gamin qui a grandi au milieu des arbres - Ardennes), comme si les hommes, les individus, avec leurs histoires propres (leur identité), n'étaient que des excroissances arbitraires de la Nature, végétale, des golems nés du sol et condamnés à périr. Rien d'autre... L'histoire est celle de délinquants de douze treize ans de (London-)Derry, d'origine catholique et protestante réunis dans un même centre de réinsertion (très signifiant pour un gamin qui a goûté aux joies de l'internat forcé), et son éducateur, incapable de les réconcilier au bout du compte... C'est vieux (1981), mal filmé, et surtout pessimiste. Lui (l'éducateur) rêvait d'une Irlande réunie par-delà les inconciliables (sa jeunesse désorientée, qu'il aurait aimé pouvoir soustraire tout autant au remote control anglais qu'à l'idéologie régnante des deux camps), et ça finit par une complainte lyrique digne d'un Bloom's Day sur-alcoolisé sur le lieu des ruines de ce fameux fort préhistorique le plus vieux du monde où il fait l'aveux de son impuissance (celle de l'Irlande comme nation historique), et réduit à vanité, dans un sombre constat, son rêve d'une origine commune (fusionnelle avec la nature) scellée dans la langue gaélique et la mythologie qu'elle diffuse. Ce film, pour la génération à laquelle j'appartiens, disons post-punk et très politiquement impliquée par-delà la politique  que nous offraient les partis, est comme un livre de Faulkner pour un sudiste des Etats-Unis portant un regard critique sur les ressorts idéologiques de sa propre culture. Le conflit Nord Irlandais cristallisait beaucoup de choses, et d'affects, à l'époque, de l'ordre des ambiguïtés qui conjuguent communisme et nationalisme, mais surtout il nous apparaissait comme une tumeur maligne dans l'espace idéologique auquel, qu'on le veuille ou non, nous appartenions, capable d'en saper les fondements en nous fournissant un mobile évident d'injustice. C'était avant la chute du mur de Berlin... L'Occident (et l'Europe dont la culture occidentale est née) criait au saccage des valeurs contre la division de Berlin par un mur imposée par l'URSS, tandis qu'en son sein, un autre mur, de Belfast celui-ci, plus petit certes, mais tout aussi affligeant, s'érigeait dans toute sa splendeur désastreuse. Petits merdeux de treize quatorze ans, comme ces jeunes délinquants du film, nous avions assez de cervelle pour saisir l'hypocrisie d'une civilisation reprochant à d'autres ce dont elle-même était coupable. Le conflit Nord Irlandais était, et restera, le signifiant le plus criant de l'infondé de toutes les idéologies.
 
Un trop court extrait (dommage que ce genre de film, appelé à disparaître des réseaux du visible, ait été retiré de toutes les plateformes d'accès libre au nom des droits d'auteur, qui finiront si ce n'est déjà fait par crever et tomber dans l'oubli pour de bon):
 
 
 
 
 

 

jeudi 8 février 2018

LA TOILE, Sandra Lucbert. (à propos de...)


« […] nos usages d’internet, à les observer en s’en extrayant temporairement, ont tout de symptômes collectifs d’une pathologie encore peu déchiffrée. Que dire de l’extrême écart entre la mise à disposition de connaissances et la circulation ininterrompue de contenus nuls ? Que penser de l’étrangeté du nouvel agencement social qui s’observe sur les réseaux, où la codification extrême d’échanges lapidaires, comme dans les salons du Grand siècle, cohabite avec l’expression sans orthographe du narcissisme le plus déboutonné, des opinions les moins partageables, en un mot, avec tout ce que La Rochefoucault, justement, démontait implacablement dans ses aphorismes ? Comment comprendre enfin que partout, tout le temps, s’impose l’urgence d’en être, d’intervenir, de rester dans le flux, de compulsivement tripoter claviers et écrans qui n’apportent pourtant qu’un vide douloureux et la nécessité de recommencer ? Si l’on résume : une attitude collective incompréhensible, mobilisant un haut niveau de pulsionnalité et s’autorisant d’une morale peu claire. On peut presque dire que je me suis donc demandé, à l’instar de Freud à propos des névrosés dans Introduction à la psychanalyse: « Par quels motifs et par quelles voies peut-on avoir une attitude aussi désavantageuse à l’égard de la vie ? ». On connaît son protocole d’enquête ; la littérature m’offrait d’autres moyens d’investigation. »

Extrait du making-off de Sandra Lucbert à propos de La Toile, éd. Gallimard, à lire ici sur D-Fiction.

mercredi 31 janvier 2018

ZONES SENSIBLES

La gare de triage se ramifie dans le noir, m'étire, me disperse, m'aiguille. Mon corps est la division du fer, il est au croisement fracassant des trains, il est ce skaï couvert d'écrits obscènes et de ratures, l'entaille des cailloux, un tunnel traversé par les vents, il est l'immense patience des parapets. C'en sera bientôt fini. On m'arrêtera prochainement. Je m'y prépare comme à des noces.
 
Romain Verger, Zones sensibles.
Quidam Editeur.

mercredi 24 janvier 2018

HYSTERIA W (extract ANIMA 2)





Le rideau se ferme sans un applaudissement, comme si la fosse fût vide. Toutes les lumières s’éteignent au milieu des odeurs de gigot grillé. Nos souffles s’arrêtent. Nous avons disparu. Dehors, par la fenêtre du salon, les six pins coiffant le sommet d’une colline, immobiles comme si la moindre de leur branche traversant l’air glacé n’était plus qu’un fossile avec, les coiffant sur fond d’un ciel de ciment, l’ombre circonflexe d’une paire de lèvres abouchées contre la face monolithique de Dieu trônant au centre du vol interrompu de centaines de corneilles. Un soir de répétition, prétextant qu’il fallait faire une pause et laisser nos rôles reposer comme une pâte au levain, sûr que nos prestations seraient de meilleure qualité le lendemain notre professeur nous mît au défi de transformer la salle des fêtes en salle de cinéma parce qu’il avait quelque chose à nous montrer, tandis qu’avec la béatitude d’un enfant devant un cadeau inespéré il sortait dans une effluve de fer neuf un projecteur de sa malle qu’il mania avec un soin puéril – lui qui jouissait d’une aura qu’aucun de nos autres professeurs n’égalait, lui qui imbibé de littérature antique au point de porter sur son visage ce trait d’affection qui s’empare de ceux qui, vivant dans les livres, semblent appartenir à un autre monde lorsqu’ils se mettent à parler de leur passion et nous les font parfois prendre pour des possédés, habités d’un au-delà qui nous resterait pour toujours étranger mais dont ils ont le pouvoir, et le devoir mystique, de porter jusqu’à nous à la manière de médiums peut-être, fort du statu que leur confère leur savoir, tout cela n’avait peut-être été qu’une sorte de supercherie, une fausse impression, un effet de surface… ce dont j’eu l’impression au moment où je le vis s’attendrir devant le pouvoir qu’il semblait s’attribuer en possédant une telle machine, une simple Super 8 comme s’il fut le vecteur du progrès, l’archétype de l’homme nouveau qui allait nous fournir le modèle à suivre pour nous projeter dans un monde meilleur alors qu’on savait tous qu’une guerre se préparait Clarisse, et que la tragédie qu’il nous faisait jouer dépassait de loin le seul espace de notre théâtre de fortune. Le rideau s’ouvre à nouveau et les lumières reviennent, descendant depuis le plafond sur le plancher de notre salon. Ton ombre et mon ombre projetées sur ses lattes au milieu de Kenbec River, les longues branches souples et dorées des saules qui bordent sa rive au niveau du parc me lèchent la nuque, mon corps ballotent à ses flancs, son image, mon image comme prises dans une toile parmi celles extraites d’un mauvais film reprenant mon souffle, mes tempes dégoulinant ouvrant les yeux retrouvant la lumière nous respirons à nouveau Clarisse. Dans la fosse le souffle inaudible des spectateurs remontait jusqu’à nous comme une brise chargée de souffre, avec des notes évidentes de chair en décomposition.

 

vendredi 5 janvier 2018

HYSTERIA W (Extrait d'ANIMA)

 
 
 
 
Ça recommence Madame, cette voix dans le salon, le râle d’une bête malade, ou qui meurt, ou qui a trop couru. J'ai déjà entendu ce bruit Clarisse, le jour de notre mariage après que Jack se soit écroulé, ivre mort au milieu de la piste de danse tel le souffle d'anges aux ailes noires m’avertissant d’un malheur imminent.

Cela faisait à peine six mois qu’il était revenu du Viet Nam quand nous nous sommes mis en ménage, je ne fermais jamais l’œil, regardant ses cauchemars faire bouger la nuit devant moi quand il dormait les yeux ouverts : les fixant je voyais ce qu’il avait lui-même vu, comme si toutes ces images cherchaient à sortir de sa propre tête mais devaient rester prisonnières sous le globe vitreux de ses yeux gris en s’agitant nerveusement sous ses rétines avant de retourner d’où elles venaient. L’enfer Clarisse… C’était comme de la matière morte phosphorescente, sa cornée se déformait sous la pression interne de corps changeant constamment de forme. Leurs armes semblaient avoir été construites avec de la chair humaine, la boue : du sang coagulé, comme celui que la vieille Polly faisait rassir dans une bassine en aluminium, les arbres, pas plus réels que ces six pins sylvestres en carton qui ornaient notre scène de théâtre au lycée agitaient leurs branches folles sous le passage d'hélicoptères remontant la rivière Dang jusqu'aux sources du Cocyte et de l’Achéron, son débit incroyablement lent pardessus ma poitrine je pouvais sentir l’odeur de la jungle et suivre la longue marche de son escadron sillonnant la boue après un orage de mousson, ressentir la soif, les mains crispées au fusil comme au bras flasque d'un mort, l’air moite entourant les corps tel un cataplasme de pue je pouvais voir leurs visages tendus, noirs, dégoulinants comme je revois ces enfants assis dans la demeure de Pélops, égorgés par leur oncle, tenant à pleines mains leur chair dévorée, leurs intestins, leurs entrailles misérables dont leur propre père s’était nourri Clarisse l’ombre des Érinyes dansant parmi les hommes en leur murmurant à l’oreille le chant qui égard, le bras du sergent s’élevant telle une ombre parmi les ombres – entendre l’étouffant silence de la jungle aussi, souffrir l’attente et voir au loin, par-dessus les six pins sylvestres secoués par le passage des hélicoptères, en amont, l’énorme volute de fumée noire annonçant la destruction en cours de la ville de Priam.
 
 
 

vendredi 17 novembre 2017

UN CAMBODGIEN SUR L'AGORA (2)



À propos de Communiquer, disent-ils. Soth Polin, in Génial et Génital.


Un style… une autre langue… un autre esprit… un autre humour surtout (ce dernier concentrant comme un marqueur indélébile les trois autres hypostases), ce sont sans doute là les seules armes dont dispose l’écrivain – le faible – contre toute figure sécularisée de l’éternel oppresseur aux cent-vingt bras et ses multiples visages. Nous ne pouvons ici faire l’économie du background historique de l’auteur entré en résistance face au colonialisme non seulement économique et politique mais aussi, et surtout, culturel de son pays par l’hydre à deux têtes : la France et les États-Unis, plus précisément la France culturellement subsumée par le leadership étatsunien exercé sur les pensées et les mœurs depuis l’entre-deux guerre, qui aura donné lieu à cette ingérence impérialiste dans l’économie des cerveaux floqués d’un drapeau bleu blanc rouge serti des 50 étoiles de l’orgueil mondialisé sur cette partie d’Indochine, sans parler des Rouges qui guettaient à la porte de l’ancien royaume de Kampuchéa pour mieux l’inciter à se déchiqueter de l’intérieur, dès que Shiva aura quitté les lieux… C’est que le monde, tel qu’il s’est dessiné entre les deux guerres, et les esprits avec lui – ce n’est pas un secret – nous vient d’Hollywood, grand colporteur de l’idéologie mono-triomphante au mépris des petites (et des grandes) différences, en plastifiant les cerveaux. On conviendra que le cinéma soit un formidable passeur d’idéologie et que ce n’est pas pour rien que les films hollywoodiens, hissant ses égéries au rang de déesses et de dieux d’un nouveau panthéon, ont été interdits en URSS, ses dirigeants préférant donner en pâture au peuple nos guignols franchouillards de Saint Tropez, atteints de tiques irrépressibles du visage, aux bombes à retardement de la beauté ravageuse et des poses qui en disent long sur la manière d’être un vrai homme (ou une belle salope). Résistance des petits face au monde culturellement homogénéisé donc, dans lequel il n’existe pas de place pour d’autres formes de discours que le discours devenu dominant, le discours de l’Occident avec sa plastique propre : ses films, ses héros ayant valeur de modèle de moralité, comportements-types par-lesquels accéder à plus d’être, plus de pouvoir de séduction… et sa leçon de métaphysique : rien n’existe au-delà de l’image. L’Être, c’est le phénomène. Le non-être n’existe pas puisqu’on ne peut pas le voir (Saint Thomas l’Empiriste père du protestantisme père de l’économie de marché mère du monde devenu tout puissant de la finance), et l’invisible, et l’indicible, avec lui. Le pouvoir de la séduction (le jeu unique du paraître) est entré dans ses œuvres pour les siècles à venir et pour plaire aux filles il faut ressembler de prêt ou de loin aux chimères dont l’industrie cinématographique nous inonde, et se soumettre sans restriction aux jeux de l’imitation pour se trouver quelques traits de consubstantialité manifeste avec Charles Bronson (jeune) ou Alain Delon (jeune), au risque de n’exister qu’au rabais, c’est-à-dire ne pas exister, aux yeux des autres, et par eux à nos propres yeux… le risque encouru, pour celui qui ne joue pas le jeu en se retirant des exigences du siècle étant réellement de devenir moins que rien, une ombre d’homme parmi les hommes, un fragment d’insignifiance sur le grand marché des échanges de fluides corporels. Face à cela, l’obnubilation des esprits par les marchandises du stylistiquement qui en jette, comme en jettent les grosses bagnoles sur les petits-monsieur et les filles qui tiennent absolument à monter dedans, « un colt, promesse de soleils à venir », comme disait René Char, un colt moulé dans la substance délétère des mots, un colt aux dimensions ridicules de la littérature dont le 7ème art annonce depuis près d’un siècle la disparition, comme il annonce (espace d’immédiateté sans restes où la réflexion peut toujours tenter de s’immiscer pourvu qu’elle soit munie d’un casque et d’un protège-dents) l’impossibilité d’un espace critique de retrait en raison de son extraordinaire pouvoir de captation des esprits au seul règne de l’image, reine de ce monde, comme jadis Maya sur les contreforts de l’inconscient (enfoui au cœur de la jungle, quelque part au Nord du Tonle Sap, et largement piétiné par notre pilleur national et futur ministre des Affaires Culturelles, l'illuminé Malraux).

 

Dans cette nouvelle, Communiquer, disent-ils, l’Agora, ce lieu où les anciens grecs venaient débattre de ce qui est et de ce qui n’est pas, régler leurs comptes, avancer leurs droits, inventer de nouvelles formes de gouvernements capables de sortir les homonculus sapiensis de leurs grottes comme une effusion solaire au cœur d’un monde de glace, un espace où la pensée (toute étouffante soit-elle devenue) prenait des allures de liberté, ce haut-lieu de l’intelligence triomphante et des arts-nouveaux (épopées, tragédies, mêlant les affaires humaines à celles supposées des dieux…) s’est depuis fait supplanter par Hollywood, nouveau centre névralgique de notre Occident rayonnant dont les productions occupent toutes les discussions (toute la pensée) en faisant table rase de ce qui jusqu’ici en avait pourtant fait une source d’illumination. Alchimie du Capital dont il faudra bien un jour cartographier les naissances latentes, les effets insidieux capables d’affecter jusqu’à ce qui, de l’homme, fait pourtant l’essence : le langage, réduit au spectre de ce qui est utile à l’économie de marché, réservé à l’unique logique des échanges : la communication (comme solution finale à toutes les aspirations historiques de la Commune certainement). Poésie, pour peu que tu veuilles survivre : cache-toi ! Il est interdit (l’autocensure du paraître ridicule y suffit) de mettre aujourd’hui notre langue au service des rêves, par essence séditieux, qui sont comme autant de pollutions nocturnes jetées dans le grand flux irrépressible du progrès : l’affadissement des esprits mis au service d’une meilleure circulation des énergies consummivores, l’absorption forcenée des nourritures spirituelles conventionnées, qui sont comme les métaux conducteurs du désir attisant (multipliant) tous les ressorts du conatus essendi, l'aspiration stupide à plus d’être (Bouddha, sauve-nous !), l'Être depuis l'avènement d'Hollywood étant coefficienté au pouvoir de séduction, en se pliant au monde des effets de surfaces et son intarissable babil.

 

C’est là, il nous semble, l’un des points saillants de cette première nouvelle. L’insatisfait, qui y a nom Vanna, lui qui rêve splendeur et gloire perdues du royaume khmer dans une avalanche de visions fantasmatiques, et à qui le sexe féminin reproche de ne pas assez communiquer, comme s’il s’agissait là des prémisses nécessaires à la fornication, consent un moment de jouer le jeu pour apprendre le babil générationnel, et avoir ne serait-ce qu’une chance de baiser. Sur l’invitation, et l’incitation, de sa collègue de bureau, Sary, sur laquelle ont cristallisés pour Vanna tous les cui-cui piailleurs du Désir, celui-ci part donc avec trois autres personnes vers Kep, une station balnéaire construite par les Français depuis Phnom Penh, moment de lecture jouissive où l’on assiste, comme Vanna y assiste, à une diarrhée verbale dans laquelle les occupants de la 404 se perdent (la discussion partant littéralement dans tous les sens), et dont ils jouissent au point d’avoir les lèvres humectées de bave, comme au terme d’une crise d’épilepsie. Ce moment d’abandon, de partouze verbale lors du trajet évoque tout à la fois un mouvement de masse (irréfléchi, soumis à la mécanique d’une puissance dépassant de loin les individus qui n’en sont que les véhicules insignifiants, parlant pour parler, dans une sorte de gratuité amnésiante) qu’un rituel de passage par lequel chacun, comme individu justement, trouve à exister au sein d’une communauté (en jouant le jeu que réclame la communauté pour exister : communiquer, et n’exister alors que par l’être ensemble tout puissant). Sorte de communisme logorrhéique dans lequel l’idée même de solitude aurait non seulement été proscrite, mais aurait complètement disparue. Imaginons seulement que ce monde soit devenu le nôtre, et que ce ne sont pas les Communistes autoproclamés de tous les pays qui en aient trouvé la clef (rendre la solitude impossible, en planquant des micros partout), mais le Capitalisme effréné armé de tous ses progrès technologiques, notamment en matière de communication érigée à titre d’impératif catégorique. Pas très baisant, si la liberté est bien ce pouvoir de repli en-deçà des exigences du siècle. L’avantage avec les micros planqués sous le matelas, contrairement à ceux qu’on se colle soi-même devant la bouche d’un bout à l’autre du globe, c’est qu’on avait encore la possibilité de se taire et, les mains callées derrière la nuque, du temps pour se poser des questions sur l’existence ou non de plafond. Ici, se taire n’est pas possible (à moins de consentir à sa propre exclusion et se voire botter en touche, très loin de ce qui fait de l'homme sa définition).

 

De ce passage jouissif dans lequel on reconnaîtra l’une des innombrables situations où l’on s’est soi-même trouvé un jour où l’autre, contraint par la force invisible du désir de chercher à plaire à nos semblables, si ennuyeux soient-ils, se dégage un sentiment double nous renseignant sur la duplicité du réel – le grand micmac du ying-yang – impliquée par l’exigence de communication : tout à la fois puissance liante, dans laquelle les individus trouvent à exister (socialement), que dissolution des individualités dans le grand tout communicationnel (sorte de Nirvana post-moderne). Tout cela, comme l’ontologie en jeu dans l’enseignement bouddhique, reposant sur une économie du néant. À parler pour parler, comme le font les occupants de la 404, le principe même de toute communication semble n’être qu’une surenchère du vide sur le vide, une étrange économie de l’échange verbal donc, fondée sur la gratuité du dire, le parler pour parler qui, pour un regard pétri d’ironie – pénétré du regard qui tue porté sur le monde des vivants – n’est rien d’autre que la manifestation de la vanité essentielle de l’être et de l’existence, du monde et des individus.

 

Le babil contemporain, la communication pour la communication, cet art de combler le vide par du vide, l’angoisse du néant et les profondeurs mortifiantes de la mélancolie par des effets de surface, comble également (au sens de la satisfaction) l’insouciance structurelle de nos sociétés de consommation à l’égard des questions essentielles, les gouffres métaphysiques par du temps perdu (en babils), de la distraction plutôt que de la dissertation donc, et celui qui n’en est pas capable, celui qui ne sait pas parler pour parler (damnation !) ne peut accéder à l’être en intégrant comme son réquisit ontologique la communauté des semblables, celle des communiquants. Vanna rêvant grandeur passée du royaume khmer – qu'on ne s'y trompe pas, ce rêve est de portée politique, le levier de mécanismes énergétiques capables de faire entrer un peuple en résistance face au colonisateur culturel en cristallisant les énergies en jeu – se trouve infiniment seul, isolé au milieu de ses semblables absorbés par les productions lobotomisantes occidentales tel un albatros incompréhensible. Même quand il se met à parler personne ne l’entend… Son rêve est incommunicable (son peuple ne se soulèvera jamais). Le monde est pour lui comme une oreille sans tympans. Mais, pire peut-être que de ne pas exister aux yeux des autres, celui qui ne sait pas se perdre en babils reste sans pouvoir, sans remède, face aux puissances mortifiantes qui l’habitent dont seule la superficialité semble être en mesure de sublimer (ou d’amnésier) les effets. Vertu critique mais non rédemptrice de l’ironie donc (Socrate en est mort), qui plonge celui qui en use de manière instinctive en crise sans que ne croisse aussi pour lui ce qui sauve. Parler pour lui ne sert à rien. Parler pour parler ne sert doublement à rien. Heureux les communiquants et les simples d’esprit.

 

Maintenant, la gratuité du dire n’est pas neutre. Elle a besoin de substance, de nourritures, et cette substance, dont se nourrissent les protagonistes dans cette nouvelle, ce sont les films américains et français d’inspiration hollywoodienne, sortes d’instruments de propagande culturelle jetés dans le monde pour que les hommes et les femmes aient de quoi parler (combler le vide intrinsèque au fait même d'exister). Parler… échanger plutôt, dans le vide, s'imposant presque comme un principe de survie auquel on ne peut que répondre, une sorte de dogme auquel les âmes souscrivent d’une manière beaucoup plus insidieuse qu'aux ballauderies des régimes communistes (que tout le monde répète mais auxquelles personne ne croit), puisqu'elles possèdent une réelle efficace ontologique, celle de créer du désir. En livrant en terre d’Indochine, grâce au cinéma, le prêt à porter stylistique et moral de l’Européen qui, imité, confère aux jeunes gens plus de pouvoir d’attraction, de sexappeal (plus d'être), le Capital permet cette libre circulation de la libido par contagion d’espaces culturellement étrangers à sa source endémique. L’impérialisme n’a dès lors plus besoin d’envoyer ses missionnaires aux quatre du monde, le monde est venu jusqu’à lui. Les protagonistes, à l’exception de l’albatros qu’est Vanna, sont d’ailleurs tellement imbibés de ces références occidentales qu’ils semblent ignorer celles qui fondent l’unité de leur propre pays (leur identité fabuleuse). Seule une allusion à une pratique culturelle khmère, mettant en scène une parade amoureuse sous forme de joute poétique, est tournée par celui qui en parle en ridicule, et n’y voit qu’une expression grotesque, au contraire des films occidentaux dont il admire les acteurs et le style. Nulle place en lui, comme pour les autres occupants de la 404, pour les mythiques guerriers khmers couvrant à dos d'éléphants l’immensité du ciel au sortir des temples d’Angkor, remplacés depuis peu, mais pour très longtemps sûrement, par tout un tas de branleurs narcissiques couvrant l’immensité de la toile jusqu’en leurs moindres pensées polluées par une armada de spectres auxquels chacun voudrait, de prêt ou de loin, ressembler, comme si leur image, absorbée, conférait un plus d’être, répondait immédiatement à la logique exponentielle de la Volonté de Puissance captée par les charmes de leurs miroitements. La Paramount aura au moins réussi à faire de la grotte de Platon une immense salle de projection.

 

Ne dire que du convenu donc, du communicable, du qui brille, qui a du style (répond aux canons obsessionnels de l'époque), du qui en jette plein les yeux aux filles comme tous ces beaux acteurs et ces grosses bagnoles de l’American Way of Life universalisée (prémisse d’orgasmes extatiques à venir). C’est là, d’ailleurs, l’une des exigences du capitalisme contemporain : que la parole ne soit plus elle-même qu’une valeur d’échange conforme à l'esprit qui est le sien: faciliter les échanges pour accroître le Capital, qui ne vit qu'à circuler, comme tout autre produit côté en bourse, sperme et salive compris, et non le véhicule d’idées réfractaires à son expansion infinie. Qu’elle soit, en elle-même, vide, insignifiante, peu importe donc (et même tant mieux) son utilité est ailleurs : dans les liens que créent les échanges verbaux, dans la circulation des énergies, grandes consommatrices de charbon et d'acier. Face à cela, cette exigence de la parole convenue, échangeable, et non celle qui souffre au contact de l’indicible (ce qu’il ne faut pas dire, taire, au risque de s’attirer les foudres de la communauté des communiquants), la conscience malheureuse est sans rémission possible. L’indicible doit être tue, l’invisible dont parle (rêve) Vanna, rester invisible, car incommunicable, étranger à tout phénomène d’empathie de la part de ses semblables, aliénés serviteurs involontaires de l’envahisseur porté aux nues depuis que l’horizon du Désir s’est réduit aux dimensions d’un écran de cinéma et que posséder une Mercédès est devenu le comble de la frime (la quintessence de l'homme réalisé). Le royaume d’Angkor, pour ne plus occuper les cerveaux et rayonner en eux comme le souvenir d’une identité fabuleuse (à reconquérir), semble à jamais perdu. Hollywood est la clef de cette mystérieuse disparition.

Mais voici qu’apparaît à Vanna, tandis qu’il se prélasse sur la plage de Kep en compagnie de Sary, de quoi parler pour parler dans le ciel et réussir son intronisation au sein du cercle des gnostiques : un avion de chasse, tel un Hermès des temps moderne, une épiphanie. L’occasion est trop belle (et l’idée lumineuse), Vanna, jusqu'ici privé de ce don d'éloquence propre aux communiquants, se met à parler avions à réaction et ce qu’il désire lui arrive : Sary lui sourit d’une manière qui en dit long – de toute évidence les effets de surfaces sont les vecteurs de pulsions libidinales, leur moyen de communication, la plaque tournante du Désir (de l'Être) – telle semble être la clef du monde dont Vanna a la révélation: lui aussi, comme tous les communiquants, pour peu qu’il fasse taire ses rêves, va pouvoir niquer.